Chine
Crédit photo : libre de droits

L’Histoire retiendra la décennie 2010-2019 comme celle où les Occidentaux perdirent leur leadership sur les affaires du monde. Est-ce à dire que l’Occident – dont le soft power culturel est plus répandu que jamais – ne compte plus ? Non. Mais ce n’est plus lui qui fixe seul le tempo diplomatique de la planète, comme il en avait pris l’habitude après la chute du mur de Berlin.

Deux petits exemples récents le démontrent. Du 27 au 30 décembre 2019, la mer d’Oman a été le théâtre de manœuvres navales communes entre l’Iran, la Chine et la Russie. Stratégiquement, cela signifie que le Golfe Persique ne sera bientôt plus un lac américain et que la Chine n’a plus peur d’utiliser ses forces armées pour protéger ses intérêts économiques. Beaucoup plus à l’est, la Chine est en train de transformer le Cambodge en Etat satellite. Les Chinois ont obtenu en concession la gestion de 20% du littoral cambodgien sur le Golfe de Thaïlande ; ils y construisent une immense piste d’aéroport et un port en eaux profondes, dans le cadre de leur stratégie du « collier de perles » (l’installation de points d’appui le long de la principale voie de fret maritime de la Chine vers le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe).

Naguère, de tels événements stratégiques et militaires eussent été inconcevables sans l’aval de Washington. Ils sont devenus monnaie courante.

Quelle différence avec la décennie précédente, où les Américains faisaient ce qu’ils voulaient, partout dans le monde ! En mars 1999, sans autorisation de l’Onu, l’Otan lança une guerre contre la Serbie, pour l’obliger à lâcher sa province du Kosovo. En décembre 2001, à la Conférence de Bonn, les puissances occidentales, conduites par les Etats-Unis, firent admettre par les pays du monde entier leur intervention militaire en Afghanistan, sur une échéance longue de « démocratisation » du pays. En mars 2003, les anglo-saxons lancèrent leur invasion de l’Irak, ne trouvant que la France pour tenter sérieusement de les dissuader. En mars 2011, les Occidentaux – avec, cette fois, la France à la manœuvre – intervinrent en Libye pour chasser Kadhafi du pouvoir.

La réédition de telles interventions militaires serait inimaginable aujourd’hui. Premièrement, parce qu’elles n’ont pas bien marché. En Afghanistan, les Américains s’apprêtent à rendre le pouvoir aux talibans, qui ne sont pas ce qu’on fait de mieux en matière de démocratie. En Irak, où la démocratie n’a pas apporté la paix, les Américains viennent de bombarder des bases tenues par des milices chiites. En Libye, s’est installé un chaos qui s’est étendu à toute la bande sahélienne, où prolifère le djihadisme, alimenté par le trafic de la drogue et des êtres humains.

Les printemps arabes, où les Occidentaux ont multiplié les erreurs, ont constitué leur enterrement stratégique. Sur le dossier syrien, ils n’ont pas su choisir. Le 22 février 2012, à l’Onu, ils ont refusé la proposition Tchourkine d’une solution très raisonnable en trois points : ne pas armer les rebelles ; organiser des pourparlers entre le régime et l’opposition ; permettre à Bachar el-Assad de se retirer élégamment à l’issue de ces négociations.

Deuxièmement, parce que la Russie, à cause de la crise ukrainienne de 2014, a définitivement quitté la sphère occidentale à laquelle elle avait adhéré durant l’ère Eltsine. Sanctionnée commercialement par les Occidentaux, la Russie est disposée à les contrer, à l’Onu, mais aussi sur le terrain, partout dans le monde, au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine, en Extrême-Orient.

Mais la Russie à elle seule n’aurait pas suffi à faire tomber l’Occident de son piédestal. Le fait majeur est l’irruption de la Chine – qui a fait alliance avec Moscou – dans l’arène stratégique internationale. Contre les Américains, elle a déjà gagné une guerre, sans livrer bataille (le rêve pour Sun Tsu) : la Mer de Chine méridionale est désormais sienne. Dans son bras de fer technologique contre eux sur la 5-G, elle avance tranquillement ses pions en Europe. A la différence de l’Occident, la Chine est guidée une vision à très long terme. Sa stratégie de la Route de la Soie doit lui permettre la conquête commerciale du continent euro-asiatique. Le président Xi n’a pas caché son but : devenir la première puissance mondiale incontestée avant 2049.

La fin de la prééminence stratégique de l’Occident n’aurait cependant pas eu lieu s’il avait su nouer un partenariat avec la Russie et s’il ne s’était pas laissé rongé par d’innombrables divisions, que le phénomène Trump n’a fait que mettre en lumière. Idéologiques comme économiques, elles constituent, au sein de l’Amérique, de l’Europe, et de leur alliance atlantique, des plaies qui ont de plus en plus de mal à cicatriser. Au point qu’on peut se demander si la décennie 2020-2029 ne portera pas le coup de grâce de l’alliance des nations d’Occident…

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