Mike Pompeo, le chef de la diplomatie américaine, a publié, le 6 juin 2020, un communiqué cinglant, en réponse à l’exploitation par Pékin de la mort tragique du Noir George Floyd aux mains de la police de Minneapolis. C’est une attaque en règle, bien argumentée, contre le système totalitaire dirigé par le Parti communiste chinois.

La relation entre les Etats-Unis et la Chine est descendue au plus bas depuis qu’ils ont ajouté une dimension idéologique et sanitaire à leur guerre commerciale, ouvertement déclarée par Donald Trump lors de son discours à Davos de janvier 2018. Mais la France n’a pas voulu suivre son plus vieil allié occidental dans ce jeu de massacre diplomatique. Bien que dépourvue de naïveté à l’égard de la stratégie chinoise des « Routes de la Soie », bien que soucieuse de mettre en place des infrastructures strictement européennes pour son futur réseau 5-G de télécommunications, la France estime qu’elle peut, sur certains points précis, s’allier utilement avec Pékin.

C’est dans cet esprit-là qu’Emmanuel Macron et Xi Jinping se sont entretenus au téléphone le vendredi 5 juin. Le communiqué de l’Elysée parle même d’un « partenariat stratégique global » entre la France et la Chine. Pour l’heure, il s’agit de coopérer dans la lutte contre la pandémie de Covid-19, dans le soutien financier au continent africain, dans les réponses aux urgences environnementales (préparation en commun de la COP15 sur la biodiversité et la COP26 sur le climat).

Fondé sur le respect des institutions multilatérales, le nouvel ordre international annoncé par George Bush père lors de la première guerre du Golfe (août 1990-mars 1991), n’existe plus. Il est mort sous les coups non coordonnés des trois plus grandes puissances militaires du monde : guerres occidentales non autorisées par l’Onu (Kosovo en 1999, Irak en 2003) ; expéditions de la Russie sur les terres de son ancien empire (Géorgie en 2008, Ukraine en 2014) ; mépris par Pékin de la Cour d’arbitrage international de La Haye (2016), militarisation des îles Paracels et Spratleys en 2017, violation du statut spécial de Hong Kong (loi de « sécurité » du 28 mai 2020 adoptée par l’Assemblée nationale populaire chinoise).

Nous sommes donc entrés dans un monde néo-bismarckien, où les traités ne sont pas signés pour durer très longtemps, où les puissances négocient des alliances temporaires, selon des objectifs qu’elles poursuivent en commun, à un moment donné. On se souvient que le chancelier de fer, soucieux d’isoler la France et redoutant d’être menacé sur deux fronts, avait successivement négocié l’Entente des trois empereurs (1873, avec, comme objectif commun déclaré, la lutte contre le socialisme) ; la Duplice (avec l’Autriche-Hongrie en 1879, accord défensif secret contre la Russie) ; le Traité des trois empereurs (1881, qui intègre à nouveau la Russie, afin d’adoucir sa rivalité avec l’Autriche) ; la Triplice (ajout en 1882 à la Duplice de l’Italie, qui se sent menacée par la politique coloniale française en Tunisie) ; etc.

Dans ce monde nouveau, on voit la Grande-Bretagne quitter l’Union européenne tout en renforçant son alliance militaire avec la France ; les Russes tailler des croupières aux Français en Afrique tout en coopérant avec eux contre le djihadisme ; l’Italie proclamer les bienfaits de la présence militaire américaine sur son sol tout en faisant appel à des équipes médicales cubaines pour combattre le Covid-19 ; les Chinois s’allier avec l’Inde dans la lutte contre la radicalisation islamique tout en soutenant le Pakistan sur la question du Cachemire ; la Turquie se rapprocher des Russes au Levant tout en les évinçant en Libye.

Alors que l’Onu est paralysée, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) discréditée, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) bafouée, le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) abandonné, le multilatéralisme souffre comme jamais. Il n’y a qu’un espace où on le pratique encore avec sérieux : l’Union européenne. Mais, là aussi, la tentation néo-bismarckienne devient forte : on a vu les pays du nord comme la Finlande et la Hollande s’allier contre les facilités financières accordées par Bruxelles aux pays du sud (Grèce, Portugal, Espagne, Italie). On a vu la Pologne choisir systématiquement la sujétion à l’Amérique sur la solidarité intra-européenne. On a vu 11 membres de l’UE adhérer au club chinois pour l’Europe de l’est, dit « 16 + 1 ».

On peut le regretter ou non, mais c’est ainsi que se présentent les relations internationales en cette période de sortie de pandémie. La diplomatie française devra donc passer de l’état de confiance à l’état de vigilance. Car le monde néo-bismarckien est un univers où il faudra se montrer à la fois agile et ferme sur chacun des problèmes internationaux qui viendront défier la France, cette vieille puissance indépendante qui ne renonce pas à jouer un rôle mondial.

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