Marine Oto
Crédit photo : Cem Dogut

Au début de décembre 2019, la marine de guerre turque a expulsé un navire océanographique israélien des eaux territoriales chypriotes. A bord, il y avait non seulement des chercheurs de l’Université Ben Gourion, mais aussi un géologue chypriote. Ils effectuaient des recherches approuvées par le gouvernement de Chypre.

Dirigée par le sultan néo-ottoman Erdogan depuis 2003, la Turquie ne veut pas seulement garder à jamais le territoire que ses soldats ont envahi au nord de Chypre en 1974 – 38% de la superficie de l’île, qui ont été transformés en une « République turque du nord de Chypre », reconnue par aucun Etat du monde. Elle souhaite aussi revenir sur les mers et s’assurer le contrôle de la Méditerranée orientale, afin d’accaparer les gisements d’hydrocarbures offshore de l’île de Chypre, et d’empêcher l’établissement d’un gazoduc qui irait du Levant à la Grèce.

En géopolitique, il importe de saisir l’Histoire dans sa durée longue. A partir de 2011, Reccep Erdogan s’est lancé dans une politique cachée de reconstitution de l’Empire ottoman. Il a cherché à réimposer l’influence turque en Bosnie, en Tunisie, en Libye, en Egypte, en Syrie. Cela n’a pas bien marché. Le Caire, Damas et Benghazi ont fini par rompre toutes relations avec lui.

Mais le président Erdogan est un homme de caractère, que rien ne peut abattre. Ses ambitions néo-ottomanes demeurent intactes. Aujourd’hui il entreprend de remettre les Turcs sur les flots de la Méditerranée orientale, dont ils avaient été chassés en 1571 par la bataille de Lépante.

Fin novembre 2019, la Turquie a conclu un traité sécuritaire avec le gouvernement libyen de Fayez El Sarraj, qui contrôle une partie de la Tripolitaine (mais pas la Cyrénaïque, aux mains du général Haftar, soutenu par l’Egypte). Dans ce pacte, qui prévoit un accroissement du soutien militaire turc à Tripoli, figure une clause de partage des ZEE (zones économiques exclusives), qui redessine les frontières maritimes de la Méditerranée orientale.

Athènes, Le Caire et Nicosie ont fait une déclaration commune pour protester contre cet accaparement maritime turc. La Grèce a requis le soutien de l’Union européenne, qui lui a donné raison. Le gouvernement d’Ankara a rétorqué que l’UE n’avait aucune autorité pour dire le droit quant aux zones de partage en Méditerranée. Au dernier sommet de l’Otan de Londres (3-4 décembre 2019), l’atmosphère n’était pas vraiment au beau fixe entre les délégations turque et grecque. Le Secrétaire général a dû rappeler que l’Otan ne se mêlait jamais des différends entre pays membres.

Après que d’importantes réserves d’hydrocarbures eurent été découvertes au large de ses côtes, le gouvernement chypriote a accordé des permis d’exploration à de grandes compagnies pétrolières internationales, dont ENI et Total. La marine turque a empêché le travail d’ENI, et a fait des démonstrations de force en déployant bâtiments de guerre et drones. La société pétrolière italienne a renoncé. Total a suspendu une partie de ses projets dans les zones contestées. La Turquie en a profité pour y lancer ses propres explorations. Et elle a franchi une nouvelle étape dans le « fait accompli », en déniant (avec son allié libyen) aux Grecs une partie de leur ZEE, autour de leurs îles.

La revanche de Lépante, la reconquête par la marine turque de la Méditerranée orientale, n’est cependant pas pour demain. Car la Turquie y manque cruellement d’alliés. Erdogan a su nouer un dialogue de confiance avec Poutine, mais la Russie reste très réticente face aux ambitions maritimes turques. Orthodoxie oblige, les Russes entretiennent une profonde amitié avec Chypre et la Grèce. Par ailleurs, ils apprécient le régime militaire égyptien, et aident le général Haftar, par le biais des mercenaires de la « division Wagner ».

Quant aux Américains, qui ont déjà un différend avec la Turquie, à qui ils reprochent son achat des systèmes sol-air russes S400, ils se sont rangés du côté de la Grèce et de Chypre. Le 4 octobre 2019, Nicosie avait dénoncé une opération turque de forage, au sein du bloc 7 (celui d’ENI et de Total). Le lendemain, le Secrétaire d’Etat américain, en visite à Athènes pour y signer un accord de défense avec la Grèce, déclara que les forages entrepris par la Turquie au large de Chypre étaient « illégaux et inacceptables ».

Il n’est pas étonnant que l’Amérique ait entrepris de se rapprocher des Grecs. Elle ne souhaite pas qu’ils aillent plus loin avec leur seul grand rival stratégique, la Chine, après qu’ils lui ont donné le port du Pirée en concession.

Dans ce grand jeu de la Méditerranée, la Turquie a-t-elle les moyens de son ambition ? Elle ne peut pas solliciter la Chine qui, en 2018, y a déployé un groupe naval. Car le Frère musulman Erdogan, pour des raisons de politique intérieure, ne pourra pas longtemps demeurer indifférent au sort des musulmans « turcs » Ouighours de la province du Xinjiang, actuellement « rééduqués » en masse par le parti communiste chinois…

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