kurdes
Crédit photo: Delil Souleiman Agence France-Presse

Dans une conversation téléphonique qu’il a eue dimanche 6 octobre 2019 avec Recep Erdogan, le président des Etats-Unis d’Amérique a donné un feu vert aux forces armées turques pour pénétrer en Syrie à l’est de l’Euphrate, et y occuper tout ou partie du Rojava, cette région nord quasi autonome, contrôlées par les FDS (Forces démocratiques syriennes, composées d’une majorité de Kurdes et d’une minorité d’Arabes, et dirigées par le parti kurde progressiste PYD). Le Pentagone a indiqué que si les FDS s’avisaient de résister les armes à la main, les forces américaines (qui sont établies sur huit bases situées entre Kobané et Raqqa) s’abstiendraient de les soutenir. Le départ des troupes américaines du nord de la Syrie a déjà commencé.

Voici donc que, sur l’autel de la nouvelle « amitié » Trump-Erdogan, les Etats-Unis abandonnent en rase campagne ces loyaux alliés que furent les FDS dans leur combat contre l’islamisme. Ce sont ces forces progressistes (comprenant des unités de femmes, en uniforme, mais non voilées) qui ont si courageusement résisté à l’offensive de Daesh contre Kobané (septembre 2014-janvier 2015), puis qui ont permis la reconquête terrestre du Califat de l’Etat islamique et la libération de Raqqa en octobre 2017.

En 1975, pour des raisons de politique intérieure, les Américains avaient déjà abandonné des alliés en rase campagne. C’était en Indochine. Ce retrait précipité avait provoqué deux tragédies historiques : la prise du Cambodge par les Khmers Rouges et l’exode des Boat People vietnamiens.

Aujourd’hui, l’abandon programmé des Kurdes syriens ne constitue pas seulement une faute morale, dont les Occidentaux paieront longtemps le prix au Moyen-Orient, région qui ne connaît pas de pire aveu de faiblesse que l’abandon d’un ami. C’est aussi une faute stratégique, car cela va permettre une résurrection du pouvoir et de l’influence de l’Etat islamique. Aujourd’hui les FDS ont entre leurs mains 118000 prisonniers relevant de Daesh (les djihadistes ainsi que leurs épouses et enfants). Rien que 70000 prisonniers vivent dans le camp d’El-Hol, situé au sud de Hassaké. Les Américains ont dit qu’il appartiendrait désormais aux Turcs de prendre en charge ces familles islamistes. Parmi elles, figurent des milliers de djihadistes porteurs de passeports européens. Peut-on vraiment faire confiance à la Turquie, dirigée par le Frère musulman Erdogan, pour les garder sous sa férule, tout en leur enseignant l’amour de leurs patries d’adoption et des valeurs européennes ? Le président turc ne sera-t-il pas tenté de leur lâcher la bride sur le cou, comme il l’avait fait en 2012, lorsqu’il autorisa secrètement qu’ils s’installent à l’est de son pays, dans la région de Gaziantep ? Est-il raisonnable de donner à Ankara un nouvel instrument de chantage contre l’Occident ?

Le 5 septembre 2019, Recep Tayyip Erdogan réitéré son chantage de 2015 envers l’Union européenne. Exaspéré d’accueillir sur son territoire quatre millions de migrants fuyant les conflits du Moyen-Orient (dont trois millions et demi de Syriens), le président turc a menacé de laisser affluer une nouvelle vague de réfugiés vers l’Europe, s’il n’obtenait pas davantage d’aide internationale. Pauvre Europe ! Ce n’est pas elle qui fut à l’origine du chaos gigantesque créé par l’invasion américaine de l’Irak de mars 2003, mais c’est elle qui, dans le camp occidental, se retrouve en première ligne pour en gérer les conséquences.

Le président de Turquie a dit qu’il voulait désormais loger ses quatre millions de réfugiés à l’intérieur de la bande de terrain syrien que conquerrait son armée. Cette dernière se montrera-t-elle capable de bien gérer l’espace conquis et les problèmes inhérents aux personnes qui y seront déplacées ? Rien n’est moins sûr.

La France dispose actuellement de cinq mini-bases militaires au Rojava, pratiquement couplées avec des bases américaines. Va-t-elle se retrouver seule face à l’armée turque ? La décision ne va pas être facile pour Emmanuel Macron, chef des armées. Car la France est, là-bas, prise en étau entre deux risques : celui du déshonneur en cas d’abandon de nos amis kurdes et celui de l’humiliation en cas de désarmement de nos soldats par l’armée turque. C’est un dossier que les Français vont devoir jouer très finement.

Au-delà de la tactique, il signale un phénomène stratégique crucial : le découplage croissant entre les intérêts américains et européens. Il est clair qu’il est devenu dangereux de se fier militairement à nos alliés américains. De Gaulle l’avait compris pour la défense ultime de notre territoire face à la menace soviétique d’alors, en développant une force de frappe indépendante. Ce principe d’indépendance devra désormais s’appliquer strictement à toutes nos opérations extérieures.

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