Le 3 août 2018, au poste frontière de Kasumbalesa, entre la Zambie et la République démocratique du Congo (RDC, ancien Zaïre), il s’est passé un incident. Il fut relativement peu remarqué car non-violent. Mais il est préoccupant quant à l’avenir du plus vaste pays d’Afrique francophone, et emblématique quant à la manière dont on fait aujourd’hui de la politique sur le Continent noir.

Ce jour-là, l’entrepreneur Moïse Katumbi, ancien gouverneur de la riche province minière du Katanga de 2007 à 2015, s’est vu refuser le droit de rentrer dans son pays natal. Il est vrai que le très populaire opposant au gouvernement chaotique de Joseph Kabila, réfugié depuis deux ans en Belgique pour fuir les persécutions du régime à son endroit, souhaitait se porter officiellement candidat à l’élection présidentielle. Celle-ci doit normalement avoir lieu le 23 décembre 2018, et les candidats ont jusqu’au 8 août pour enregistrer leurs candidatures auprès de la Commission électorale à Kinshasa, capitale de la RDC. Le 4 août, Moïse Katumbi a fait une nouvelle tentative et il a été à nouveau refoulé. Jean-Pierre Bemba, un autre opposant célèbre qui, lui, a reçu du régime la permission de revenir en RDC déposer sa candidature, a dénoncé l’injustice infligée à son compatriote et rival politique Katumbi. Il a publiquement reconnu qu’un scrutin sans la participation de Katumbi serait une élection biaisée, tant est populaire l’ancien gouverneur du Katanga dans les provinces swahiliphones de l’est de la RDC. Dans un communiqué du 6 août, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) a estimé « inacceptable » le sort réservé à Moïse Katumbi.

Pourquoi le président Joseph Kabila, au pouvoir à Kinshasa depuis l’assassinat de son père Laurent en janvier 2001, en veut-il autant à Moïse Katumbi ? C’est un mystère car le président actuel de la RDC – dont le mandat s’achevait constitutionnellement à la fin de l’année 2016 et qui n’a pas le droit de se représenter pour un troisième mandat – ne s’est jamais exprimé directement sur le sujet. C’est Kabila qui est allé naguère chercher l’entrepreneur Katumbi – qui avait brillamment réussi dans la logistique minière – pour lui demander de devenir gouverneur du Katanga. Lorsque, en 2015, celui-ci a rappelé à celui-là les échéances constitutionnelles, le président s’est-il senti trahi par un ami ? Kabila a-t-il toujours eu l’intention de ne pas respecter la Constitution qu’il avait pourtant lui-même promulguée ?

Mo Ibrahim a créé un prix de la « bonne gouvernance », pour couronner les dirigeants africains qui savent se retirer du pouvoir une fois leur mandat accompli. C’est une excellente idée mais ce mécène anglo-soudanais (qui fit fortune dans la téléphonie mobile en Afrique) manque souvent de candidats pour recevoir son prix. Les chefs d’Etat africains ont, dans leur majorité, une fâcheuse tendance à s’accrocher au pouvoir une fois qu’ils l’ont conquis, que ce soit par les armes ou par les urnes. A l’occasion d’une réception donnée à Washington en l’honneur de jeunes représentants des sociétés civiles africaines, le président Barack Obama avait fait une remarque très pertinente : « les Etats africains ont davantage besoin d’institutions fortes que d’hommes forts ! » Malheureusement ce précepte évident est peu suivi sur le Continent noir. Fort politisée et fort au courant (grâce à la radio RFI) des pratiques politiques européennes, la jeunesse congolaise se sent frustrée de ne pas pouvoir choisir librement son prochain chef de l’Etat. Cette frustration peut très bien dégénérer en désespoir. Or on n’a jamais construit un pays sur du désespoir.

Moïse Katumbi a entrepris de faire une tournée des pays membres de la SADC (Communauté pour le développement de l’Afrique australe, dont la RDC est membre), une organisation régionale créée en 1992 pour encourager l’intégration financière et monétaire ainsi que le maintien de la paix. Les chefs d’Etat de la SADC réussiront-ils à persuader Kabila d’honorer les promesses d’élections transparentes et inclusives, qu’il avait faites à l’occasion des « Accords de la Saint-Sylvestre » (31 décembre 2016) ? Passés entre son gouvernement et l’opposition sous l’égide de la Conférence épiscopale, ces accords avaient suscité beaucoup d’espoir et calmé les esprits au sein de la population congolaise. Il semble hélas peu probable que Kabila junior se laisse amadouer par ses homologues régionaux. Le président de la RDC s’est déjà montré hermétique aux résolutions de l’Onu l’encourageant à respecter les Accords de la Saint-Sylvestre. On se dirige donc politiquement en RDC vers une zone grise, qui ne présage rien de bon.

Pourquoi l’Afrique, à une poignée d’exceptions près, a-t-elle tant de mal avec la démocratie ? Pourquoi le message de François Mitterrand à la Conférence de la Baule (juin 1990) n’a-t-il jamais pris ? C’était à la fin de la guerre froide. Le président français, devant 37 chefs d’Etat africains qui semblaient acquiescer, avait plaidé pour la conditionnalité de l’aide. L’aide européenne n’irait plus qu’à des régimes pratiquant la démocratie et la transparence. Des tentatives démocratiques eurent bien lieu, mais elles finirent sur d’épouvantables massacres comme au Rwanda (1994) ou au Congo Brazzaville (1997), où les partis se construisirent sur des critères ethniques et non politiques.

A ces échecs, s’ajouta le phénomène majeur de l’intrusion de la Chine sur le Continent. Car Pékin intervint à la fois avec beaucoup d’argent et pas la moindre exigence politique. La Chine ne s’intéresse qu’aux ressources de l’Afrique, pas au devenir de ses populations. Elle n’évoque jamais l’adjectif « démocratique », l’étant elle-même fort peu.

Du temps de l’URSS et de l’Université Patrice Lumumba, Moscou s’intéressait réellement à la formation des élites africaines. Aujourd’hui, la Russie de Poutine a renoncé à exporter une quelconque idéologie en Afrique. Mais elle est prête à contrer les Occidentaux partout où se présenteront des occasions.

Disons-le tout net : la baisse de l’influence européenne en Afrique est à long terme une catastrophe pour le Continent. Car sans démocratie – et donc sans Etat de droit – comment pourrait-il se développer et garder sur son sol sa jeunesse la plus dynamique ?

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