Pour la première fois depuis la guerre, l’Italie va connaître deux élections législatives la même année. Cela témoigne du dysfonctionnement de la démocratie italienne ; mais cela annonce aussi une grave crise en gestation pour l’Union européenne (UE).

Le scrutin de mars 2018 avait vu l’effondrement des partis politiques traditionnels et la poussée des deux formations antisystème. Le Mouvement protestataire « 5 étoiles » de l’ancien clown Beppe Grillo et la Ligue, fondée dans les années 80 pour réclamer l’autonomie du Nord de la péninsule, se sont donc entendus pour former une majorité parlementaire et proposer le nom de Giuseppe Conte, un professeur de droit jusque-là inconnu, comme nouveau Président du Conseil de l’Italie. Mais, à peine nommé, ce dernier a démissionné, car le Président de la République, Sergio Mattarella, a accepté toutes ses nominations de ministres, à l’exception de celui des Finances. En effet, le ministre des finances proposé, Paolo Savona, célèbre économiste, est un eurosceptique notoire. Ministre de l’industrie en 1993, il a toujours depuis dénoncé l’euro comme un carcan pour les entreprises, comme une « prison allemande » et fustigé les « dérives institutionnelles » de l’Union européenne (UE) vers la supranationalité. Pour cette économiste réputé, il n’y a plus de véritable Europe, mais seulement une « Allemagne entourée de peureux »…

M. Mattarella a justifié son veto, inhabituel dans la vie politique italienne, en affirmant que l’arrivée d’un eurosceptique à la tête du ministère des finances affolerait les marchés et ferait donc peser de grands risques à l’économie italienne. « Dans mon rôle de garant, je ne pouvais pas accepter un choix qui aurait pu conduire à la sortie de l’Italie de l’euro, et provoquer les inquiétudes des investisseurs italiens et étrangers », a expliqué le président de la République italienne, dimanche 27 mai 2018 au soir, dans un discours télévisé à la nation.

Cette crise politique a provoqué une forte hausse du spread, l’écart entre les taux d’emprunt à dix ans allemand et italien. L’Italie a la troisième dette publique du monde, laquelle représente 132% de son produit national brut, c’est-à-dire plus du double de ce qu’autorise le traité de Maastricht sur la monnaie européenne commune.

Les partis antisystème ont dénoncé un « déni de démocratie » de la part du président de la République. « Nous ne serons plus jamais les larbins de personne. L’Italie n’est pas une colonie, nous ne sommes pas les esclaves des Allemands ou des Français, du spread ou de la finance » a twitté Matteo Salvini, le chef de la Ligue.

Pour gérer les affaires courantes, le président de la République a nommé chef du gouvernement Carlo Cottarelli, un ancien haut responsable du FMI, proeuropéen, grand défenseur de l’austérité budgétaire, et connu pour ses critiques des dérives financières du programme de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles.

Personne ne peut prévoir le futur proche en Italie. Mais les virulents propos de M. Salvini sont une première dans un pays fondateur du Marché Commun. Depuis la guerre, on n’avait jamais entendu un tel langage dans la bouche de leaders de grands partis politiques européens. Après le Brexit, ne nous faisons aucune illusion. Si le pays dépositaire du traité de Rome venait à quitter l’UE, cela signifierait la mort à moyen terme de cette dernière.

Comment en est-on venu là ? L’UE, qui est la plus belle réalisation diplomatique du monde depuis soixante ans, a été, depuis le début de ce millénaire, victime de deux grands laxismes au sein de ses deux appareils de décision, la Commission et le Conseil. Bruxelles n’a pas été capable de faire respecter leurs engagements budgétaires par les membres de l’UE. En outre, aucune harmonie fiscale, sociale et budgétaire n’a été dessinée, alors qu’elle est indispensable au bon fonctionnement de toute Union monétaire. Les premiers responsables sont bien sûr les gouvernements des membres de l’UE, aveuglés par leur court-termisme et leur électoralisme. Qui plus est, depuis Delors, ils n’ont désigné à la tête de la Commission que des médiocres, incapables de corriger une crise des ciseaux : la double accumulation des excédents des pays du Nord et des déficits des pays du Sud.

Le deuxième laxisme de l’UE n’est pas économique, mais policier. En se montrant incapable de contrôler ses frontières et de maîtriser les flux de migrants venus du monde arabo-islamique et d’Afrique noire, l’UE a provoqué successivement la rébellion au sein du groupe de Visegrad, la cassure du Brexit, et l’accroissement des suffrages eurosceptiques partout sur son territoire.

L’UE est un club. Aucun club ne peut survivre longtemps sans le strict respect de ses règles par ses membres et sans une autorité supérieure (ici, le président de la Commission, qui a le monopole de l’initiative), capable de fixer un cap et de s’y tenir

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