Même si elles sont anciennes, les relations entre grandes nations ont besoin d’être nourries de rencontres régulières au sommet. C’est le sens du voyage d’Emmanuel Macron à Saint-Pétersbourg les 24 et 25 mai prochains, qui répond à la visite de Vladimir Poutine du 29 mai 2017 à Versailles, laquelle célébrait 300 ans de relations diplomatiques entre la France et la Russie. Les deux présidents vont pouvoir renforcer le « Dialogue de Trianon », qui lance des ponts culturels et universitaires entre les deux nations. Mais améliorer les relations politiques et économiques sera beaucoup plus difficile, tant sont nombreux les obstacles obstruant la voie d’un rapprochement franco-russe.
Stratégiquement, l’objectif à long terme des Français devrait être clair : garder les Russes en Europe, ne pas les précipiter vers l’Asie, afin de constituer un bloc capable de parler d’égal à égal avec les Chinois, dont les tendances hégémoniques ne cessent de s’affirmer. La Chine vient de montrer doublement sa puissance. Le 18 mai 2018, elle a fait atterrir des avions H-6K (bombardiers à long rayon d’action) sur un îlot des Paracels, qu’elle a accaparé en mer de Chine méridionale, et où elle a construit un aérodrome militaire. De là, ses bombardiers stratégiques peuvent désormais atteindre le Nord de l’Australie ou l’île américaine de Guam. Deuxième signe de l’omnipotence chinoise, les Etats-Unis ont annoncé le 20 mai qu’ils suspendaient leurs mesures tarifaires punitives à l’égard de Pékin, confiants que les Chinois allaient augmenter leurs importations américaines – au détriment des Européens, cela va sans dire.
A long terme, la Chine inquiète les Russes, propriétaires d’une Sibérie quasi dépeuplée. Mais, à court et moyen terme, ils apprécient cette amie forte et fiable – si différente de l’Europe -, qui montre cohésion et indépendance, qui est leur premier partenaire commercial, qui ne leur fait pas la morale, et qui ne leur inflige pas de sanctions.
Trois sujets politiques principaux sont au menu du sommet Macron-Poutine : l’Ukraine, l’Iran et la Syrie.
Au Donbass, Moscou a accepté le principe d’un déploiement de Casques bleus de l’Onu, sur la ligne de cessez-le-feu séparant l’armée ukrainienne des séparatistes pro-russes. Berlin et Paris ont salué le geste. Mais les Russes ne vont pas permettre aux Casques bleus de se déployer sur la frontière russo-ukrainienne, tant que l’Ukraine n’aura pas voté une loi donnant une pleine autonomie culturelle et linguistique à la région du Donbass, assortie d’une amnistie générale pour les combattants séparatistes. Or, à Kiev, théâtre actuel d’une surenchère nationaliste, il n’y aura aucune initiative politique avant l’élection présidentielle de mars 2019. Mais si le Kremlin faisait un geste concret allant vers le rétablissement de la souveraineté de Kiev sur le Donbass, les Français pourraient encourager, dès juillet 2018, une suspension des sanctions de l’Union européenne contre la Russie.
Les Russes ne supportent pas l’idée d’une entrée de l’Ukraine dans l’Otan. Pourquoi l’Allemagne et la France n’inscriraient-elles pas dans le marbre leur veto d’avril 2008 d’une adhésion de l’Ukraine à l’Otan ? Pourquoi ce pays ne deviendrait-il pas neutre militairement, à l’instar de l’Autriche ? Le sommet Macron-Poutine ne débloquera pas la situation en Ukraine. Mais rien n’empêche les deux présidents de préparer l’avenir !
Sur le dossier iranien, Russes et Français s’accorderont sur la nécessité de maintenir l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, dont les Américains se sont retirés unilatéralement. A court terme, les grandes sociétés françaises obéiront au diktat américain, car leurs échanges avec les Etats-Unis sont incomparablement supérieurs avec ceux qu’elles ont avec l’Iran. Mais Macron pourra aussi exposer à Poutine l’idée des Européens de faire financer le commerce avec l’Iran, en euros, par la BEI (Banque européenne d’investissement), institution à l’abri des représailles américaines.
C’est sur le dossier syrien que le président français aura avec son homologue russe la position la plus difficile. Depuis qu’elle a fermé son ambassade à Damas en mars 2012, la France a disparu du jeu. Elle n’a comme allié sur place que les Kurdes du Rojava (bande nord de la Syrie), courageux adversaires de Daesh. Or l’Amérique a déjà abandonné ces progressistes à l’armée turque dans le canton d’Afrine, au nord-ouest de la Syrie. Respectée par tous les Etats, la Russie est devenue la puissance pivotale du Moyen-Orient. Les Israéliens viennent de lui demander de prévenir une guerre avec les Iraniens en Syrie. Recevant Bachar al-Assad à Sotchi le 17 mai 2018, Poutine a donc prôné un prompt départ de « toutes les troupes étrangères » de Syrie.
Au Congrès de Vienne, Talleyrand avait déjà noté qu’on pouvait être le meilleur négociateur du monde, les rapports de force sur le terrain finissaient toujours pas se rappeler à vous. . .

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