A première vue, Vohipeno est une pauvre mais charmante bourgade rurale, remplie d’enfants à la peau cuivrée, fleurie de bougainvilliers et qui sent bon le clou de girofle, principale production de cette côte sud-est de Madagascar. On la découvre en empruntant vers le sud, de Manakara vers Fort-Dauphin, la Route nationale 12, dont les bornes kilométriques rouge et blanc n’ont pas changé depuis l’époque de la colonie française.

Sans électricité, parfois ombragées de palmiers ou de ravinalas (« arbres du voyageur », sortes d’éventails géants), les maisons sont toutes en bois, frustes façades délavées par les intempéries. Soudain, en descendant vers la mer, on tombe sur le minaret blanc d’une mosquée défraîchie, auquel est accolé un immeuble tout neuf de béton gris, dans lequel disparaît en nous voyant une furtive silhouette en abaya noire. C’est, à côté de la mosquée de Vatomasina (« de la Pierre sacrée »), payée par la Libye de Kadhafi en 1990, la toute nouvelle « Ecole islamique de la Réussite » Propre, le bâtiment surplombe de loin un terrain de football municipal poussiéreux, bordé de boutiques branlantes, où des garçons en guenilles, rigolards, slaloment, entre les détritus, derrière un ballon à moitié dégonflé.

Mais, en ce mardi après-midi, il y a des enfants de Vohipeno qui s’amusent moins. Ils sont quarante-cinq garçonnets, de 7 à 14 ans, dans leurs djellabas crasseuses, le bonnet de prière sur la tête, assis en tailleur à même le sol de la grande salle sombre du rez-de-chaussée de l’Ecole islamique, à réciter sans fin, d’une voix étale, des versets du Coran. L’exercice se fait en arabe ou en ourdou, deux langues qu’ils ne comprennent pas. Cela rappelle les madrasas pour garçons pauvres qu’on trouve au Pakistan sur la route entre Islamabad et Peshawar – écoles de lavage de cerveau, d’où sortiront beaucoup de djihadistes. Il n’y a aucune fille dans ces classes coraniques, comme si faire de bons musulmans était plus important que préparer de bonnes musulmanes.

Ces garçonnets sont tous des pensionnaires gratuits, confiés en garde par leurs familles, trop pauvres pour subvenir à leurs besoins. Certains sont même venus directement de la rue, où ils mendiaient. « Pour qu’un gosse se convertisse et devienne musulman pour la vie, c’est très simple chez nous. Il suffit qu’il vienne ici, qu’il prenne une douche, et qu’il prononce ensuite la chahada », explique d’une voix douce Nadeem Dolip, Mauricien à la longue barbe noire d’une trentaine d’années, qui dirige la nouvelle institution. La chahada est l’attestation qu’Allah est le seul Dieu qui soit et que Mahomet est son messager.

Nadeem est un vrai missionnaire de l’islam, car il n’est pas d’ici. Mais il a appris la langue malgache. « Pour moi, les choses sont simples. Je suis un serviteur de la Vérité. C’est ma vie. Et il n’y a de vérité que dans le Coran ! », dit-il, les yeux brillants d’une sorte de flamme intérieure. Originaire de l’île Maurice, Nadeem est parti faire ses études supérieures en France, et finira par passer une licence de physique des matériaux à Reims. Il fréquente aussi la mosquée de Montfermeil. Il épouse une Kabyle, dont il aura deux filles. Mais le mariage finit par capoter, et il quitte la France amer. Pourquoi jette-t-il alors son dévolu sur ce coin perdu de Madagascar, quels réseaux emprunte-t-il ? Mystère… Mais Nadeem n’a pas conservé un bon souvenir du principe d’égalité hommes-femmes que s’efforce de poursuivre la République française. Pour lui, les femmes sont « complémentaires de l’homme ; elles ne sont pas égales à l’homme ». Ce jeune directeur de madrasa ne comprend pas la récente décision saoudienne d’autoriser les femmes à conduire : « Bien sûr que les femmes sont techniquement capables de conduire une voiture ; mais c’est la liberté qui leur est ainsi donnée qui pose problème. Car les femmes ne savent pas bien gérer leur liberté… »

En nous enfonçant davantage dans les faubourgs de Vahopeno, nous tombons sur le 4×4 Toyota flambant neuf – offert par l’Unicef – du directeur régional de l’Education nationale. Homme rond et affable, Henrilys Rakotounarivo est en tournée d’inspection. Il a pour mission de contrôler le contenu de l’enseignement de ces écoles islamiques qui, depuis une dizaine d’années, ont poussé comme champignons après la pluie. Son prédécesseur, Onesi Ratsituvahana, a été limogé l’année dernière, pour avoir programmé, sans autorisation ministérielle, un voyage en Arabie saoudite afin d’y trouver des financements pour les écoles coraniques. Cet incident avait fini par alerter le Ministre à Tananarive. Après enquête, il ordonna, en avril 2017, la fermeture de 14 écoles islamiques à travers la Grande Ile, en raison de l’inanité de leur enseignement général.

« Les prêcheurs islamistes se servent de la pauvreté des populations pour gagner des ouailles », confie Henrilys. « Ils tablent sur l’accessibilité de leurs écoles : quasi-gratuité et pas de niveau scolaire minimum requis. En échange, ils ne demandent que la conversion à l’islam des élèves. Le port du voile est obligatoire pour les écolières ». A Madagascar, les écoles confessionnelles chrétiennes n’exigent pas le baptême pour enrôler les enfants, mais leurs écolages sont supérieurs. Leurs résultats scolaires aussi. Dans la région, leur succès au brevet dépasse un taux de 90%, tandis que les écoles musulmanes plafonnent à 20-30%.

En mai 2017, une délégation d’Américains a séjourné à Vahopeno, pour contrôler « l’utilité des infrastructures scolaires subventionnées par l’Unicef ». Des agents de la CIA s’étaient-ils glissés dans la délégation américaine ? Mystère. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle est venue avec des drones. Le grand journal malgache L’Express avait titré : « Les Ecoles coraniques sous la surveillance des Américains ».

Le jeune maire de Vahopeno est musulman, ce qui n’est pas étonnant car la ville est le siège d’une communauté musulmane très ancienne, issue des commerçants venus de Zanzibar. Son parcours est intéressant : il naît dans un milieu paysan et catholique très pauvre ; à l’école, il est très bon élève ; sa famille se saigne aux quatre veines pour lui payer ses études jusqu’au baccalauréat ; mais elle ne peut pas aller au-delà. C’est alors qu’une proposition saoudienne arrive à point nommé : billet d’avion offert, quatre ans d’études entièrement gratuites, en pension complète. En échange bien sûr d’une petite conversion à l’islam… La deuxième destination des étudiants malgaches partant étudier à l’étranger est devenue l’Arabie saoudite – toujours loin derrière la France.

Rencontrée dans la brousse, une infirmière malgache d’une soixantaine d’années, en tournée au volant de sa jeep, accepte de nous décrire la situation, sous couvert d’anonymat : « Il y a dix ans, vous ne voyiez pas ici une seule femme voilée. Il y en a partout aujourd’hui. Elles reçoivent des subsides en échange du port du voile. Quant aux mosquées sauvages, plus d’une centaine sont apparues dans le district ! ».

Cette flambée d’un islam intégriste, financé par des organisations implantées dans le Golfe ou dans le sous-continent indien – très loin du tolérant islam syncrétique malgache traditionnel remontant au 13ème siècle et représentant 6% de la population -, va jusqu’à inquiéter Mohamed Zubaïr, l’imam de la mosquée traditionnelle de Manakara. Il a été accusé d’être un mauvais musulman par une nouvelle mosquée concurrente, pour avoir, lors d’une fête de charité, distribué de la nourriture à des musulmans et des chrétiens confondus, sans faire de distinction. « Ce sont des takfiristes ! Ils jugent apostats tous ceux qui ne pensent pas comme eux ! Ils sont sous l’influence de prêcheurs venus du Pakistan, ils construisent des mosquées et des madrasas partout, sans autorisation du gouvernement… », s’exclame l’imam, dont l’épouse n’est pas voilée.

Lorsqu’on se rend dans cette mosquée controversée, on tombe, à l’issue de la prière de l’après-midi, sur une majorité de Pakistanais et d’Indiens, à la barbe très longue, fraîchement arrivés dans la Grande Ile sur des vols Turkish Airlines. Ils ne parlent que l’ourdou, et un peu d’anglais. Ils disent être affiliés au Djamaat Tabligh, un mouvement de proclamation du Coran par la marche à pied et le voyage, et n’apprécier que la prédication pacifique…

A Madagascar, île majoritairement chrétienne depuis le XIXème siècle, les entrepreneurs des secteurs touristique et agro-alimentaire ne cachent pas leur inquiétude face à la propagation sourde de l’islamisme chez eux. Ils sont consternés par les progrès du salafisme dans l’archipel voisin des Comores. Ils s’interrogent sur le sens de la prolifération des mosquées et madrasas sauvages, aussi bien sur la côte sud-est que celle du nord-ouest, entre Diego-Suarez et Mahajanga. Sous couvert d’anonymat, ils critiquent le « laxisme et l’inconscience » de l’administration du président actuel Hery Rajaonarimampianina. « A cause de la corruption, ils laissent entrer n’importe qui dans le pays », se plaint un hôtelier de Manakara. « Le jour où ils découvriront dans la brousse ou la montagne des camps d’entraînement pour djihadistes, il sera trop tard ! ».

Territoire grand comme la France et la Belgique réunies mais peuplée de 23 millions d’habitants – avec seulement 15% de foyers jouissant de l’électricité -, l’île de Madagascar est une proie rêvée pour les groupuscules islamistes, pour trois raisons : la pauvreté extrême de sa population, la faiblesse chronique de son Etat, sa position stratégique entre l’Afrique et le sous-continent indien. Les Américains ne s’y sont pas trompés, qui ont construit, jouxtant l’aéroport international d’Ivato, une immense ambassade ultra-moderne, truffée d’antennes. Très discrètement, sans le claironner le moins du monde, ils ont mis la Grande Île sous surveillance…

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