La spectaculaire victoire électorale remportée dimanche 22 octobre par le nationaliste Shinzo Abe (313 sièges sur les 465 sièges que compte la chambre basse du Parlement japonais) va faire de lui le Premier ministre à la plus grande longévité politique depuis la défaite de 1945 (en fonction depuis 2012, après un premier exercice du pouvoir de 2006 à 2007). Elle va aussi engendrer un retour progressif du Japon à la puissance militaire.

Revenons en arrière. Lorsque l’archipel entreprend, à partir de 1868, de se moderniser, il décide d’imiter le modèle des Iles britanniques. A l’image de l’Angleterre victorienne, le Japon doit devenir à la fois une thalassocratie, une puissance industrielle et un régime parlementaire ayant comme chef d’Etat un monarque constitutionnel. Mais l’implantation d’une réelle démocratie échoue dès 1931 (invasion de la Mandchourie non décidée par le gouvernement civil), sous les coups de boutoir d’une armée et d’une marine impériales, auxquelles la Constitution Meiji a donné une totale indépendance. Avec l’attaque surprise de Pearl Harbour en décembre 1941, ce sont les officiers généraux, adoubés par l’Empereur, qui plongent le Japon dans une guerre catastrophique contre les Etats-Unis. De 1945 à 1952, les Américains vont réussir leur occupation de l’archipel, préservant la personne de l’Empereur (mais pas son statut de Dieu-vivant), nourrissant la population, dotant l’Etat d’une Constitution démocratique, finançant la reconstruction des usines. Lorsqu’il quitte Tokyo en avril 1951, le général MacArthur est immensément populaire au Japon. L’article 9 de la nouvelle Constitution proscrit toute belligérance. Militairement, l’archipel n’a plus droit qu’à une stricte autodéfense. Cette disposition est très bien accueillie par la population, qui n’a pas pardonné à son élite militaire son désastreux aventurisme de 1941. La guerre de Corée (1950-1953) – à laquelle ne participe évidemment aucun soldat nippon – est une bénédiction pour l’industrie de l’archipel, qui devient la base logistique du corps expéditionnaire occidental.

Sous la protection de l’Amérique (qui devient l’unique puissance navale du Pacifique), le Japon va progressivement devenir un géant économique, tout en restant un relatif nain politique. Dans les années 1970 et 1980, le Japon va très finement jouer de la rivalité sino-soviétique pour améliorer ses relations à la fois avec la Chine et avec l’URSS. C’est l’époque où les deux grandes dictatures communistes asiatiques courtisent le Japon, tout en lui pardonnant son alliance indéfectible avec l’Amérique.

Pendant toute l’ère Deng Xiaoping (1976-1997), la Chine ne songe qu’à se moderniser économiquement, qu’à réussir son passage du communisme au capitalisme. Elle prend modèle sur le Japon, sollicite son aide, lui soutire sa technologie. Les manuels d’histoire chinois de cette époque passent presque sous silence les atrocités de l’armée nippone lors de son occupation de la Chine (1937-1945). Mais, à partir du début du nouveau millénaire, la Chine entreprend de recouvrer son statut de première puissance maritime asiatique. Afin d’étendre ses zones de contrôle politique et économique en mer de Chine orientale, elle revendique ouvertement sa souveraineté sur les îlots inhabités Senkaku, administrés depuis 1895 par le Japon. Elle y envoie des activistes nationalistes, qui y provoquent des incidents navals avec les garde-côtes japonais. Elle refuse une offre américaine de médiation. Elle pratique aussi une stratégie d’accaparement par la force d’îlots inhabités en Mer de Chine méridionale, à la fureur des Etats riverains (Vietnam, Malaisie, Brunei, Philippines).

Cette montée de l’hégémonisme maritime chinois va provoquer une réaction nationaliste au Japon. Abe refuse de se laisser intimider par Pékin. Il annonce un renforcement de l’armée et de la marine japonaise. Ces « forces d’autodéfense » – dont le budget dépasse celui des armées françaises – ont deux atouts : elles sont bien entraînées et disposent d’un armement ultra-moderne. Elles ont aussi deux handicaps : elles n’ont aucune expérience réelle de la guerre (n’ayant pas tiré un seul coup de fusil depuis 1945), et ne sont dotées, en raison de l’article 9 de la Constitution, d’aucune arme « offensive » (aucune bombe anti-piste en dotation dans l’armée de l’air, par exemple).

Abe a fait campagne sur sa fermeté face à la Corée du Nord, qui n’hésite pas à faire survoler par ses missiles le territoire de l’archipel, avant qu’ils ne s’abîment en mer du Japon. Il souhaite amender l’article 9 pour refaire du Japon une puissance géo-politiquement normale. Il dispose au Parlement de la majorité des deux tiers lui permettant de lancer un référendum de révision de la Constitution. Comme ses alliés américains y sont favorables, il suffira à Shinzo Abe d’une nouvelle provocation nord-coréenne pour parvenir à ses fins…

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