Pour des raisons de politique intérieure, Donald Trump a annoncé, le 13 octobre 2017, qu’il refuserait désormais de certifier, devant le Congrès, que l’Iran avait bien satisfait à ses obligations de gel de ses activités nucléaires, au titre de l’accord international du 14 juillet 2015, signé avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu et l’Allemagne. Le président transfère la responsabilité du dossier iranien au Congrès, libre à lui d’honorer ou non la parole des Etats-Unis d’Amérique, à savoir la levée des sanctions commerciales qui avaient été imposées à Téhéran du temps de la poursuite de son programme d’enrichissement de l’uranium.

C’est une triple atteinte au multilatéralisme. D’abord parce que l’ONU et l’UE s’étaient beaucoup engagées pour aboutir à l’accord de dénucléarisation de l’Iran. Ensuite parce que le président américain semble afficher un souverain mépris pour l’Agence international de l’énergie atomique (AIEA) de Vienne. Cette institution de référence, qui dispose de ses propres caméras fixes sur les installations nucléaires iraniennes et qui procède à des visites inopinées sur place, a en effet remis plusieurs rapports sur le bureau du secrétaire général de l’Onu, indiquant que l’Iran jouait pleinement le jeu de la suspension de sa nucléarisation. Enfin parce que tous les signataires, hormis les Etats-Unis, ont réaffirmé leur attachement à l’accord. La France et l’Allemagne ont déjà annoncé qu’elles allaient tout faire pour persuader les membres du Congrès de ne rien toucher à cet accord.

Si Donald Trump avait voulu signifier à Kim Jong-un de ne jamais faire confiance aux Occidentaux et de ne jamais renoncer à ses armes atomiques, il ne s’y serait pas pris autrement. Pourquoi le dictateur nord-coréen accepterait-il aujourd’hui de négocier sa dénucléarisation avec le pouvoir exécutif américain, quand il voit avec quelle vitesse un président des Etats-Unis peut fouler aux pieds les engagements de son prédécesseur ?

Le dernier geste du président américain est doublement inquiétant. Premièrement, on est mal à l’aise avec l’idée que la parole de la première puissance de la planète – qui est de surcroît une démocratie – puisse ne pas valoir grand-chose. Deuxièmement, cette mesure s’inscrit dans une longue liste de rejets américains du multilatéralisme, lequel incarne pourtant un indéniablement progrès de la géopolitique.

Il y a d’abord eu, le 25 janvier 2017, le retrait par Trump du partenariat transpacifique (TPP), accord de libre-échange signé en Nouvelle-Zélande onze mois plus tôt, visant à intégrer (sauf la Chine) les économies des régions Asie-Pacifique et Amérique, tout en leur imposant les mêmes contraintes juridiques et sociales. Le TPP, c’était la constitution, face à la Chine, d’une zone commerciale d’Etat de droit en Asie… Il y a eu ensuite, le 1er juin 2017, la dénonciation de l’accord de Paris de décembre 2015 sur les efforts planétaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et les facteurs humains de réchauffement climatique. Il y a enfin eu, le 12 octobre 2017, l’annonce du retrait américain de l’Unesco, organisation dont les objectifs ne sauraient être dénigrés.

Les Américains auraient mauvaise grâce à reprocher aux organisations internationales le montant de leurs coûts de fonctionnement. Certes l’Unesco ou l’Onu ne sont pas exempts de gaspillages. Mais leurs budgets sont ridicules par rapport à celui des guerres que les Etats-Unis déclenchent, parfois sans bien réfléchir. Le budget de fonctionnement de l’Onu, qui reste un forum diplomatique irremplaçable, est de 6 milliards de dollars par an. Soit l’équivalent de deux semaines de dépense pendant la guerre d’Irak, après l’invasion de mars 2003 (pour laquelle les Etats-Unis n’avaient pas jugé utile de demander l’autorisation du Conseil de sécurité de l’Onu). Pour l’année 2018, le budget du Pentagone proposé par le président Trump s’établira à 640 milliards de dollars. La diplomatie a toujours un coût inférieur à la dépense militaire. La diplomatie préventive a toujours un coût infiniment inférieur à la guerre effective.

Lorsqu’il foule au pied le multilatéralisme, le président Trump se rend-il compte qu’il méprise une grande invention américaine ? N’est-ce pas le président Wilson qui est en partie à l’origine de la SDN, même s’il ne parvint pas, en raison de ses petites manœuvres politiciennes de dernière heure, à la faire accepter (en même temps que le Traité de Versailles) en mars 1920 par le Sénat ? Le président Roosevelt ne peut-il pas être légitimement considéré comme le père de l’ONU ?

La décision de Trump est venue souligner un grand paradoxe des Américains. Autant ils sont soucieux de respecter le droit chez eux (c’est la sacro-sainte rule of law), autant, dans la vie internationale, ils peuvent parfois s’en libérer avec désinvolture.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s