Jugé inconstitutionnel par la justice espagnole, le référendum d’indépendance, organisé le 1er octobre 2017 par la généralité de Catalogne, s’inscrit dans une tendance mondiale bien plus large : le réveil des identités. Partout, régionalismes, nationalismes et religions connaissent un regain d’intensité, qui se transforme parfois en intolérance. C’est le grand paradoxe de la mondialisation : bien loin d’effacer les revendications identitaires et culturelles des peuples, elle les renforce.

Cette vague de fond est patente dans des pays lointains comme la Birmanie ou le Nigéria, mais elle n’épargne pas non plus l’Europe. Du Non français au projet de Constitution européenne en 2005 au Brexit anglais de 2016, de la montée du vote FN en France aux rejets hongrois et polonais du multiculturalisme, des indépendantistes catalans aux séparatistes écossais et à la percée du salafisme dans les communautés issues de l’immigration musulmane, le réveil identitaire – qu’il soit ethnique ou religieux – est devenu la grande question de notre temps.

Lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne, Emmanuel Macron a proposé le nouveau concept politique de « souveraineté européenne ». Pour mettre en œuvre ce projet, le président de la République trouvera sur sa route le très sérieux obstacle du réveil identitaire. Pour qu’il y ait souveraineté, il faut qu’il y ait nation. Or, soixante ans après le Traité de Rome, on ne voit toujours pas poindre de nation européenne. L’Europe est une civilisation, pas une nation. En dépit d’une civilisation commune – nourrie par les héritages gréco-romain, judéo-chrétien et des Lumières -, jamais les Estoniens, les Grecs, les Allemands, les Italiens, les Portugais et les Irlandais n’auront cette « communauté d’expérience » qui caractérise une nation, selon l’expression de Pierre Manent. De même, la définition d’une nation que donne Ernest Renan -à savoir la volonté de vivre ensemble- s’applique bien mal à l’Europe. La France est une nation, car un parisien peut accepter de payer des impôts pour aider un Guadeloupéen, un Corrézien ou un Corse. L’Europe n’est pas une nation, car un Allemand n’acceptera pas de payer des impôts pour un Grec. Si Catalans et Castillans n’arrivent plus à faire la nation espagnole ensemble, on voit mal comment tous les peuples européens pourraient faire une nation européenne ensemble.

Le réveil identitaire que connaît le continent éloigne encore plus la perspective d’une nation européenne. Ce réveil identitaire rend les peuples méfiants envers les constructions supranationales. A tort ou à raison, les peuples ont eu l’impression que les institutions de l’Union européenne avaient nié les identités au lieu de les défendre. Ils ont eu le sentiment qu’au lieu de favoriser les producteurs industriels européens et l’identité économique européenne, elles ont imposé une ouverture excessive des marchés européens, ce qui a bénéficié aux exportateurs chinois et indiens, dont le dumping social est criant. Ils ont estimé qu’au lieu d’affirmer haut et fort la culture européenne, elles l’ont passée sous silence (on se souvient du déni, à l’instigation du président Chirac, des évidentes « racines chrétiennes de l’Europe). A tort ou à raison, elles sont accusées d’avoir promu une immigration musulmane incontrôlée, le communautarisme et le multiculturalisme.

Pourtant, le projet européen sert à l’évidence les intérêts bien compris des citoyens européens. Face à la puissance démographique, industrielle et commerciale de la Chine, face à la puissance technologique et à l’hégémonie juridique, financière et monétaire de l’Amérique, aucune nation européenne ne peut résister seule. Tout repli sur soi serait un suicide.

L’Europe qu’il faut construire est donc une Europe des patries, respectueuse des peuples et des nations, de leurs identités et de leurs souverainetés. Elle doit cesser d’être une machine technocratique produisant d’innombrables normes intérieures mais incapable de résister à celles venues d’Outre-Atlantique. Elle doit s’illustrer par de grands projets, comme la création d’un champion ferroviaire (l’alliance entre Alstom et Siemens se fait trop tard face à la Chine), d’un Amazon ou d’un GPS européens, sur le modèle de ce qui existe déjà avec Airbus et Ariane.

Plutôt qu’une « souveraineté européenne » illusoire, Emmanuel Macron recherche sans doute davantage une « Europe puissance », capable de promouvoir des champions industriels et de résister à des contraintes juridico-financières comme à des dumping sociaux et environnementaux venus d’ailleurs.

C’est seulement en se recentrant sur les grands projets qui la renforcent face au reste du monde que l’Europe pourra susciter l’adhésion de peuples européens toujours plus en proie à l’inquiétude identitaire.

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