Au mois de juin 2017, Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan (zone montagneuse de 42000 km2 au nord-est de l’Irak), a annoncé qu’il tiendrait chez lui, le 25 septembre 2017, un référendum d’indépendance. A mesure qu’approche la date de cette consultation – où le oui à l’indépendance l’emporterait haut la main chez les trois millions et demi d’électeurs convoqués -, les pressions internationales s’accentuent pour que Barzani reporte ou renonce à son projet. Même les grandes puissances les plus amicales à l’égard des Kurdes, comme l’Amérique ou la France, n’y sont pas favorables. « Notre objectif aujourd’hui est de rester concentré comme un rayon laser sur la défaite de Daech, sans que rien d’autre puisse nous distraire », a expliqué, le 22 août, le Secrétaire américain à la Défense James Mattis. Les forces fédérales de Bagdad et les unités de peshmergas du gouvernement autonome d’Erbil – équipées les unes comme les autres par les Occidentaux – coopèrent efficacement dans la réduction des dernières poches tenues par l’Etat islamique. Washington n’aurait pas d’opposition de principe à ce que devienne indépendante une région qui s’administre fort bien toute seule depuis 1991, qui a toujours coopéré avec le camp occidental et rejeté le fondamentalisme islamique. Mais le problème est beaucoup plus vaste que cela.

Car les 35 millions de Kurdes (tribus nomades très anciennes des confins de la Mésopotamie et de la Perse, dont le personnage historique le plus célèbre est Saladin) qui vivent au Moyen-Orient sont aujourd’hui dispersés sur les territoires de la Turquie (15 millions), de l’Iran (9 millions), de l’Irak (7 millions) et de la Syrie (3 millions). Et les dirigeants de ces quatre pays sont prêts à utiliser tous les moyens, y compris militaires, pour empêcher la tenue d’un référendum, dangereux précédent à leurs yeux.

La question kurde n’est pas nouvelle. Consacrée au dépeçage de l’Empire ottoman, défait durant la première guerre mondiale, le traité de Sèvres (1920) promet la création d’un Etat kurde indépendant. On est à l’époque en plein wilsonisme ; le droit des peuples à l’autodétermination est sacré. Mais les victoires militaires d’Atatürk vont bientôt changer la donne. Au traité de Lausanne (1923), qui consacre internationalement la nouvelle Turquie kémaliste, la promesse faite aux Kurdes disparaît.

L’affaiblissement de l’Irak, consécutif à son aventure ratée au Koweït (1990) et à l’invasion anglo-saxonne de 2003, et celui de la Syrie, consécutif aux printemps arabes (2011), ont permis aux Kurdes de ces deux pays de prendre leur destin en main. Au nord de la Syrie, les Kurdes progressistes du PYD (Parti de l’Union démocratique) administrent toute une bande de terrain longeant la frontière turque, qu’ils appellent Rojava (l’ « ouest » en langue kurde), d’où ils combattent l’Etat islamique, avec l’aide de conseillers militaires américains.

Mais la Turquie a juré la perte de ces Kurdes, qui sont idéologiquement très proches du PKK, le parti kurde autonomiste de Turquie, qu’Ankara qualifie de terroriste. Le président turc Erdogan avait signé une trêve avec le PKK en 2013. Mais, pour des raisons principalement électorales, il l’a rompue en 2015 et a entrepris une politique de terre brûlée dans les bourgades de l’opposition kurde à l’est de l’Anatolie. C’est à nouveau la guerre à mort entre Ankara et le PKK. Et la Turquie redoute que le Rojava devienne un sanctuaire permanent pour les militants du PKK. Erdogan a envoyé son armée pour enfoncer un coin dans le Rojava, mais il a été aussitôt bloqué par la détermination des Kurdes, diplomatiquement soutenu à la fois par les Américains et … les Russes. Les seuls Kurdes à entretenir de bonnes relations avec Erdogan sont ceux d’Irak, car le gros de leur commerce passe par le territoire turc.

A l’ouest de l’Iran, le PKK entretient également un mouvement frère, le PAJAK. La Turquie et l’Iran, qui ont soutenu des camps opposés dans la guerre civile syrienne, viennent de faire une alliance militaire, dirigée contre toute velléité d’indépendantisme kurde.

En 2014, après la prise de Mossoul par Daech, les Kurdes connurent la débandade. Mais ils se sont rapidement repris, pour combattre en première ligne les guerriers fanatisés du calife Ibrahim, comme lors du siège de Kobané (septembre 2014-juin 2015).

Recevront-ils, de la part de l’Occident, la récompense d’un Etat-nation ? Non. Pour trois raisons : les Occidentaux n’ont plus ni la volonté, ni le pouvoir de tracer les cartes de l’Orient compliqué, comme du temps de Lloyd George et de Clemenceau ; la Turquie et l’Iran sont des puissances dont on ne peut plus mépriser l’avis ; les Kurdes, très divisés entre eux, n’ont jamais retrouvé un leader à la Saladin, capable de leur ouvrir la voie vers un Etat-nation…

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