Dans toute la décennie qui suivit la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, les Etats-Unis étaient devenus si puissants – moralement, culturellement, diplomatiquement, financièrement, militairement – qu’ils pouvaient dicter leur loi au monde entier. Hubert Védrine avait, pour eux, inventé le mot d’hyperpuissance.

Cette hyperpuissance s’était, par exemple, manifestée dans le conflit du Kosovo en 1999. En dirigeant une opération militaire de l’Otan contre la Serbie (sans accord préalable du Conseil de sécurité de l’Onu), les Américains avaient réussi à lui arracher une vieille province, pour en faire un Etat bientôt indépendant, sans qu’aucune nation n’ose protester ouvertement.

Cet état de fait n’existe plus. L’exemple de la Corée du Nord le montre. Sur ce grave dossier de prolifération nucléaire, les Etats-Unis ne sont plus en mesure de dicter leur loi. Ce lundi 11 septembre 2017 restera dans les annales comme une date marquant un net déclin de l’influence américaine en Extrême-Orient. A son arrivée aux affaires en janvier 2017, le président Trump avait dit que l’Amérique ne tolérerait pas que le régime stalinien de Pyongyang se dote de missiles intercontinentaux à tête nucléaire capables d’atteindre son territoire. A coups d’essais nucléaires et balistiques toujours plus puissants, la Corée du Nord poursuivit néanmoins son chemin. Le 3 septembre 2017, elle effectua un essai nucléaire d’une puissance supérieure à 100 kilotonnes (cinq fois la puissance de la bombe atomique d’Hiroshima). Les menaces militaires du président américain s’étant révélées des rodomontades, il ne restait plus, à Washington, que l’option des sanctions internationales, pour tenter de faire fléchir le jeune dictateur Kim Jong-un.

Les Américains souhaitaient présenter, ce 11 septembre, au Conseil de sécurité un texte de résolution très dur, prévoyant des sanctions d’une sévérité sans précédent : embargo pétrolier, suspension des exportations textiles, gel du versement des salaires aux quelque 60000 travailleurs détachés nord-coréens, gel des avoirs de la compagnie aérienne nationale, gel des avoirs de Kim Jong-un à l’étranger et restriction de ses déplacements. Mais, menacée d’un veto de la Chine et de la Russie, la délégation américaine à l’Onu dut faire marche arrière et accepter un texte beaucoup plus doux. On ne parle plus d’embargo pétrolier, mais seulement d’un plafonnement révisé à la baisse des importations énergétiques de la Corée du nord (qui passent toutes par la Chine). Pékin veut montrer sa désapprobation de la course nord-coréenne à l’arme nucléaire, sans pour autant asphyxier ce pays frontalier, dont l’effondrement jetterait des réfugiés par millions vers le territoire chinois.

L’impuissance des Etats-Unis à contraindre le régime nord-coréen à renoncer aux armes nucléaires n’est pas une exception. Il s’inscrit dans une longue suite d’échecs géopolitiques, qui ont bouté l’Amérique de son piédestal d’hyperpuissance.

La dernière fois qu’elle dicta unilatéralement sa loi au monde entier, c’est lorsqu’elle renversa par la force, en 2003, le régime irakien du dictateur Saddam Hussein. C’était une réaction irréfléchie et irrationnelle, provoquée par l’impact des attentats terroristes du 11 septembre 2001, dans lesquels le gouvernement de Bagdad n’avait pourtant pas trempé. En géopolitique, l’irrationalité fait perdre à son auteur son autorité, et, partant, son pouvoir de dissuasion.

Le recul sur la Corée du Nord a été précédé par trois autres grands reculs américains : en Asie Centrale, aux confins de la Russie, au Moyen-Orient. Lorsqu’ils entrèrent en guerre en Afghanistan en octobre 2001, les Américains prévinrent que ceux qui n’étaient pas avec eux seraient considérés comme des ennemis. Le message s’adressait en premier au Pakistan. Il fit mine de s’allier avec Washington, pour ensuite laisser en sous-main un sanctuaire aux Talibans. Aujourd’hui les Talibans sont revenus en force dans les campagnes afghanes et on ne voit pas qui pourra les en déloger.

Dans l’ancien empire russe, l’Amérique a soutenu les révolutions « orange » en Géorgie et en Ukraine, sans avoir anticipé que le tsar Poutine réagirait.

En Syrie, Washington avait tracé des lignes rouges et exigé le départ de Bachar al-Assad qui, en se trouvant des alliés, a réussi à se maintenir au pouvoir.

Le grand jeu international est fondé sur des rapports de force. Ces derniers sont toujours ressentis, mais rarement éprouvés. Dans ce grand jeu où la psychologie compte plus que tout, rien n’est pire que l’attitude du « faux dur », du gendarme qui menace à tous bouts de champ sans jamais parvenir à punir. En géopolitique, mieux vaut celer ses intentions, parler peu, promettre le moins possible, agir rapidement, et mettre ses adversaires en face d’un nouveau fait accompli.

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