Dimanche 30 octobre 2016, le martyre d’Alep était à nouveau à la Une des nouvelles internationales. L’envoyé spécial de l’Onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, avait en effet fait part de son « dégoût », après des bombardements sur les quartiers ouest de la ville, ayant tué quelque 46 civils, dont seize enfants. Assez curieusement, de nombreux bulletins d’information ne prirent pas la peine de préciser quels étaient les auteurs de ces bombardements, qualifiés d’ « indiscriminés » par le diplomate. C’est dommage car de nombreux auditeurs de ces bulletins ne sont pas obligatoirement des spécialistes de la géographie de l’actuel conflit syrien. Beaucoup ont donc pu croire qu’il s’agissait des bombardements des aviations de la Syrie et de la Russie, dans le cadre de l’offensive qu’ont engagées les deux puissances alliées le 22 septembre 2016, afin de reprendre aux rebelles l’ex capitale économique du pays. En réalité, il s’agissait de bombardements de mortiers, effectués sur des quartiers aux mains des les forces gouvernementales, par des rebelles désireux de rompre leur encerclement et de reprendre la fameuse route du Castello, qui permet la jonction avec les voies d’approvisionnement en provenance de Turquie.

Cet incident vient rompre la petite musique manichéenne qui nous était chantée dans la plupart des télévisions depuis le début de cette bataille d’Alep. Voici des rebelles – forcément des « gentils » et des « victimes » car en rébellion contre le cruel tyran Bachar -, qui soudain se mettent, eux aussi, à tuer des enfants ! C’est à ne plus rien y comprendre ! Jusqu’ici, nous avions un bon schéma, facile à comprendre, facile à retenir : le méchant dictateur « massacrant sa propre population », aux fins de se maintenir coûte que coûte au pouvoir. Mais les faits nous obligent à réviser notre doxa et voir que dans une guerre civile, les « gentils » subordonnent aussi leurs moyens aux fins qu’ils poursuivent.

On ne dira jamais assez à quel point le manichéisme a défiguré le journalisme contemporain. Après la fin de la guerre froide – qui présentait l’avantage d’opposer deux camps bien délimités géographiquement, et soutenant deux idéologies clairement différentes -, le monde a été la proie de conflits plus compliqués. Pour comprendre les guerres civiles qui survinrent dans les Balkans ou au Moyen-Orient, il fallut beaucoup lire. Car leur nombre d’acteurs, de camps différents, ne se limitait plus à deux. Car les différences idéologiques ne suffisaient plus à les expliquer entièrement. Car il fallait entrer dans des considérations religieuses et ethniques. Car il fallait creuser profondément le terreau de l’Histoire, pour aller trouver les racines enfouies de ces haines ancestrales.

Le problème de ces guerres compliquées est qu’il est très difficile de les résumer en une minute et demie. Or, à partir des années 1990, la télévision a dominé le journalisme international. C’est l’effet CNN. Les choses étaient simples en janvier 1991 : les occidentaux allaient libérer un petit pays (le Koweit) qui avait été injustement agressé par un plus gros (l’Irak). Cette simplicité, on a voulu la retrouver dans les conflits suivants : on est alors tombé dans le manichéisme hollywoodien. Le narratif du journaliste occidental est souvent devenu le suivant : « Je suis au milieu des victimes, injustement bombardés par le méchant dictateur, et mon gouvernement est tellement cynique, qu’il ne veut rien faire ! ».

Sur la Syrie, on entend souvent dire que « Bachar massacre son peuple ». On présente le dictateur syrien comme une sorte d’Hitler. Quand ce dernier a fait gazé 440000 Juifs hongrois en mai-juin 1944, on peut parler de massacre. Mais en Syrie, on a une guerre avec des morts des deux côtés. On ne le dit jamais, mais l’armée gouvernementale (dominée par les officiers alaouites) a perdu plus de 80000 soldats. Et ils n’ont pas été tués par des lance-pierres ! Ils ont été frappés par les armes livrées par la Turquie, les pétromonarchies du Golfe et les Etats-Unis.

La dictature de Bachar al-Assad n’est pas exempte de cruauté. Mais le présenter comme un « Méchant qui massacre » est inutilement réducteur. S’il y avait des élections vraiment libres, il n’obtiendrait pas 90% des voix, mais probablement plus que 51%.

Ce manichéisme a un danger supplémentaire : il fait croire aux opinions publiques qu’il suffirait de détruire militairement le régime honni pour donner à la Syrie paix, liberté, et prospérité.

Est-ce à dire que les Occidentaux ne devraient jamais intervenir dans l’Orient compliqué ? Non. Mais ils doivent auparavant remplir trois conditions : avoir sous la main un gouvernement alternatif crédible ; avoir la certitude d’améliorer la situation des populations civiles qu’ils prétendent vouloir protéger ; avoir la conviction de ménager leurs intérêts stratégiques à moyen et long terme. Or, dans le cas du conflit syrien, ces conditions n’ont jamais été remplies.

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