Les déclarations que vient de tenir, sur le sol chinois, le nouveau président philippin, préfigurent-elles un changement complet de la donne géopolitique en Asie ? Lors d’un voyage officiel à Pékin, Rodrigo Duterte a proclamé, le jeudi 20 octobre 2016, sa volonté « de divorcer d’avec les Etats-Unis », pour se rapprocher de la Chine. Cette formule fracassante fait suite à son annonce de la fin des manœuvres militaires communes et à sa demande de départ des soldats américains stationnés aux Philippines.

Le premier tiers du 21ème siècle sera marqué par un combat de titans, où s’affronteront la Chine et l’Amérique pour le contrôle du Pacifique. Washington n’a pas encore perdu le combat, mais il vient de perdre un round important.

Ancienne colonie des Etats-Unis (de 1898 à 1946), son allié dans la lutte contre l’URSS puis contre le terrorisme islamiste, les Philippines étaient jusqu’à présent un quasi-protectorat américain. Georges W. Bush les avait, en octobre 2003, classées dans sa liste des « alliés majeurs hors-OTAN ». Elles étaient au cœur du dispositif du « pivot vers l’Asie », annoncé par le président Obama en 2012, qui consistait à faire de la région la nouvelle priorité stratégique de Washington. L’idée était de s’opposer à l’expansionnisme maritime chinois par un jeu d’alliances et un redéploiement des forces de l’US Navy (désormais concentrées à 60 % dans la zone Pacifique et à 40 % dans la zone Atlantique contre 50-50 auparavant).

La gauche philippine, dont Duterte est le leader, est depuis longtemps hostile à l’Amérique, taxée d’impérialisme et de soutien à l’oligarchie locale. Elu en mai 2016 sur la triple promesse de la mise en place d’un régime fédéral, de la lutte contre la corruption, et du retour à l’ordre par une guerre implacable contre le trafic de stupéfiants, Duterte apparaît comme l’homme de la rupture avec l’establishment philippin (qui, lui, est très pro-américain). Il bénéficie d’une confortable majorité au Congrès. Dans un sondage paru le 7 octobre, 76% des Philippins se disent satisfaits des cent premiers jours de la nouvelle présidence. Les Philippines ont connu ces cinq dernières années le taux de croissance le plus élevé d’Asie, mais 70% de la nouvelle richesse créée a été accaparée par les quarante grandes familles. Fatigués par une démocratie qui est en fait une oligarchie déguisée, les électeurs philippins ont opté pour ce candidat populiste et autoritaire qui n’appartient à aucune des vieilles familles de l’archipel et dont le style brutal plait à la population, tranchant avec les manières compassées de ses opposants. Deux choses ont précipité son basculement pro-chinois. La Chine a promis des investissements massifs aux Philippines. Et les Etats-Unis ont publiquement critiqué la sanglante guerre contre la drogue que mène Duterte, par une déclaration du Département d’Etat du le 8 août 2016. A l’opposé, les autorités chinoises ont affirmé « soutenir le nouveau gouvernement philippin dans sa lutte pour l’interdiction de la drogue, contre le terrorisme et la criminalité et est disposé à mener une coopération à ce sujet » avec Manille.

La critique américaine, louable dans son principe, n’a pas amélioré d’un pouce l’État de droit aux Philippines, mais elle a fait perdre aux Etats-Unis l’un de leurs plus anciens alliés. Les manuels retiendront probablement cet épisode comme l’une des plus coûteuses leçons de morale de l’Histoire contemporaine.

La situation des Etats-Unis dans le Pacifique est encore compliquée par l’alliance russo-chinoise. Marine russe et marine chinoise ont effectué des manœuvres communes d’entraînement dans les eaux de la Mer de Chine méridionale, très loin des eaux territoriales russes, du 12 au 19 septembre 2016. Cette collaboration navale met à mal la stratégie du pivot de Washington.

La Thaïlande, autre allié historique des Etats-Unis dans la région, qui avait participé à leurs côtés à la guerre du Vietnam, se rapproche aussi de Pékin. Les Etats-Unis avaient publiquement condamné le coup d’État militaire, qui avait renversé et emprisonné la Première Ministre Shinawatra, le 22 mai 2014. Cette condamnation, louable dans son principe, n’a pas restauré la démocratie, mais a convaincu la junte militaire de réviser les alliances du pays au détriment de Washington. La Thaïlande envisage de commander trois sous-marins d’attaque aux chantiers navals chinois, au grand désespoir du Pentagone.

Pour revenir dans le jeu asiatique, la diplomatie américaine devra désormais s’accompagner d’une diplomatie économique, fondée sur le co-développement et les investissements, tout particulièrement avec des pays comme les Philippines, où plus du quart de la population vit avec moins de 1,5 dollar par jour. Les Américains devront aussi renoncer aux leçons de morale pour se concentrer sur les seules choses qui ont toujours compté en diplomatie : les rapports de force, les intérêts, les résultats.

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