Le sommet de Vienne du vendredi 23 octobre 2015 consacré à la guerre en Syrie restera dans l’Histoire des relations internationales comme un moment significatif du grand retour, au XXIème siècle, de la Realpolitik.

Voilà quatre pays, totalement différents quant à leur puissance, mais aussi quant à leur régime politique, qui décident de se mettre autour de la même table, afin de tenter d’esquisser un avenir possible pour un Etat du Moyen-Orient en voie de décomposition avancée. Faisons le tour : il y a là un Etat qui est une démocratie à 100% (les Etats-Unis), un autre qui l’est aux deux tiers (la Turquie), un troisième qui l’est à un tiers (la Russie), un dernier qui ne l’est pas du tout (l’Arabie saoudite).

Signe encore plus remarquable de la vitalité retrouvée de la Realpolitik, ces pays sont, entre eux, en plein affrontement géopolitique au Levant. La Turquie et l’Arabie saoudite sont les principaux bailleurs de fonds, d’armes et de vivres des différents groupes de rebelles (qui sont, pour au moins 90% d’entre eux, islamistes) combattant la dictature laïque de Bachar al-Assad. L’Amérique déteste Bachar al-Assad, mais c’est une détestation à 50%. Après avoir rendu responsable le régime de Damas du bombardement chimique de la Ghouta (banlieue est de Damas tenue par la rebellion) à l’été 2013, le Pentagone aurait dû, à se fier aux déclarations antérieures du président Obama, intervenir militairement contre Assad. Il ne l’a pas fait, préférant se ranger à une solution russe de dernière minute : le désarmement chimique volontaire du régime de Damas. Naguère l’Amérique « exigeait » le départ immédiat d’Assad avant toute solution de gouvernement d’union nationale ; aujourd’hui, elle s’accommoderait d’une période de transition, où le président syrien perdrait progressivement ses prérogatives. Quant à la Russie, elle ne hait point la Syrie baasiste, pour employer une litote cornélienne. Elle a donc décidé de sauver son amie de quarante-cinq ans, prévenant par ses bombardements aériens, sa possible submersion par des milices islamistes, aidées directement par la Turquie et l’Arabie saoudite, et indirectement par les Etats-Unis d’Amérique.

Il n’y a rien d’étonnant à voir la Turquie et l’Arabie saoudite discuter des problèmes du Levant avec l’Amérique, leur alliée stratégique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Qu’elles aient siégé ouvertement à Vienne avec la Russie paraîtra plus surprenant aux observateurs naïfs. La réalité est que s’il y a une chose que l’on respecte dans le monde arabo-musulman, c’est bien la force. Poutine a montré son esprit de décision et sa force en Syrie : il a donc pleinement sa place à la table de négociation. Une table où la France, pourtant ancienne puissance mandataire, n’a même pas été invitée. Son constant prêchi-prêcha en faveur de la démocratie n’a visiblement pas ému en sa faveur le quartette de Vienne. Ces quatre puissances estiment que la France, devenue plus royaliste que le roi (américain) en politique étrangère, n’apporte aucune valeur ajoutée diplomatique particulière. On n’a même pas retenu la France pour jouer un rôle de médiateur, du type de celui qu’elle avait eu dans les négociations des accords de Paris sur le Vietnam (janvier 1973).

Pourquoi les ministres des affaires étrangères de ces quatre Etats si différents ont-ils voulu s’asseoir ensemble à Vienne? Parce ce qu’ils ont chacun des intérêts à défendre et qu’ils préfèrent les exposer directement, droit dans les yeux, à leurs rivaux au Levant. Le but recherché est double : éviter tout dérapage militaire propre à provoquer une escalade préjudiciable à tous ; explorer la possibilité d’un « horse trading » géopolitique classique : tu me donnes ceci, je te donne cela. On est loin de ces grandes conférences occidentales sur la démocratie et les droits de l’homme, qui ont l’avantage d’apaiser les consciences et de flatter les egos de leurs organisateurs, mais qui ont l’inconvénient de ne jamais réduire les armes au silence sur le terrain.

Le caractère si différent, voire opposé, des intérêts poursuivis par les quatre puissances, ne menace-t-il pas intrinsèquement la poursuite de leur colloque ? La Russie veut conserver Tartous, sa seule base navale en Méditerranée, et nourrir sa double image d’alliée fidèle et de protectrice de la chrétienté d’Orient. Erdogan, le Frère musulman turc, veut la chute de son ancien ami Bachar, qui a méprisé ses conseils. L’Arabie saoudite veut briser l’arc chiite Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. L’Amérique se sent le devoir moral de réparer un chaos qu’elle a créée par son invasion irakienne de 2003. Mais ces quatre ont un intérêt commun immédiat encore plus fort que leurs divergences: détruire cet Etat islamique, que certains ont pu aider à sa naissance, mais qui est devenu aujourd’hui un réservoir à terroristes internationalistes incontrôlables.

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