Quand on élabore une stratégie, le plus important est de bien circonscrire son objectif. Attaquée en son cœur, la France élabore aujourd’hui sa stratégie de riposte. Son objectif ne saurait être grandiose, comme l’était celui de l’Amérique de créer un « grand Moyen-Orient démocratique », lorsqu’elle envahit l’Irak en 2003. Il devrait être circonscrit à la destruction de ce phénomène récent et monstrueux qu’est l’Etat islamique.

N’étendons pas vainement notre combat à vouloir la disparition de l’islamisme en général. Qui trop embrasse mal étreint. L’islamisme est certes une idéologie dangereuse, car il fait déborder la religion de la sphère privée, refuse de la séparer du politique, et vise à l’hégémonie de la pensée musulmane sur toutes les autres. Mais c’est un phénomène mondial, qui pénalise avant tout le monde arabo-musulman. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, du 11 mars 2004 à Madrid, du 7 juillet 2005 à Londres et du 13 novembre 2015 à Paris ne sont que les dégâts collatéraux d’une vaste bataille se déroulant au sein du monde arabo-musulman, où des groupes de jeunes hommes, minoritaires mais déterminés, tentent de faire revenir plus d’un milliard d’êtres humains à l’ordre juridique et moral qui prévalait dans la société bédouine de la péninsule arabique au 7ème siècle. Avant d’être en conflit avec nous, les islamistes le sont contre leurs propres coreligionnaires, contre les musulmans ayant intégré en leur for intérieur les progrès réalisées par l’humanité depuis quatorze siècles.

L’islam a un besoin criant de réforme. Mais ce n’est pas à nous de l’imposer, c’est aux Musulmans eux-mêmes de la réaliser. Cela prendra du temps car leurs leaders ne s’accordent pas. Le président égyptien al-Sissi a osé dire : « Nous devons révolutionner notre religion ! », dans un discours historique, tenu au Caire le 28 décembre 2014, à Al-Azhar, la plus ancienne université islamique du monde. Prônant « un discours religieux en accord avec son temps », il a regretté que « la nation islamique » fût « déchirée et détruite » par l’islamisme. Totalement opposé à lui est le président turc. A l’occasion d’une conférence organisée par l’IFRI à Paris le 31 octobre 2014, j’avais demandé à M. Erdogan si, à l’exemple du christianisme au seizième siècle, l’islam avait besoin d’une réforme. Le tout-puissant président de Turquie m’avait répondu, sans détour et d’une voix ferme : « Non Monsieur, l’islam n’a pas besoin de réforme ! ».

Stratégiquement, l’éradication de l’islamisme sur la planète ne peut être notre objectif, parce que nous avons renoncé, depuis la décolonisation, à administrer d’autres pays que le nôtre. Ce serait de la folie de nous en prendre physiquement aux mouvements de Frères Musulmans à travers le monde entier, même s’ils furent souvent la matrice intellectuelle des dérapages djihadistes.
En revanche, ne sauraient être tolérées, sur notre territoire national, les cellules d’idéologie islamiste. Qu’elles soient cultuelles, culturelles ou politiques, l’histoire a montré qu’elles servaient de relais à nos ennemis venus du Moyen-Orient.
C’est seulement une fois que toutes ces cellules auront été détruites chez nous, que nous pourrons entreprendre, avec l’aide de nos alliés, l’annihilation des forces de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. Comme les bombardements aériens ne suffiront pas, il faudra des actions commando au sol. Mais évitons de commettre les erreurs des Américains en Afghanistan. Lorsqu’à la fin de l’automne 2001, ils eurent démantelé victorieusement toutes les bases d’Al Qaida, ils entraînèrent l’Otan dans une deuxième opération, beaucoup trop ambitieuse, de « nation building ».

Une fois nos ennemis détruits, nous devrons partir, sans nous accrocher au rêve de rétablir l’unité territoriale de la Syrie et de l’Irak. Ces pays ne se reconstitueront jamais. Les frontières dessinées au traité de Lausanne (1923) sont mortes. En Irak, la province du Kurdistan s’administre déjà toute seule, sans accepter la moindre instruction venue de Bagdad. Les progrès foudroyants réalisés par l’Etat islamique en 2014 dans le « triangle sunnite » (Tikrit-Bagdad-Ramadi), sont dus au refus obstiné des sunnites à être administrés par le gouvernement chiite de Bagdad. Le « Sunnistan » existe déjà, débordant largement sur la Syrie, où l’on ne voit pas le régime baasiste capable de le reconquérir. Comme les minorités alaouite, druze et chrétienne de Syrie n’accepteront jamais de vivre sous un gouvernement sunnite islamiste, elles sont en train de construire leur propre réduit, s’étendant, parallèlement au rivage méditerranéen, sur le « pays utile », de Lattaquié à Damas.

Une stratégie est saine, lorsqu’elle sait distinguer le possible du souhaitable. Le rétablissement des frontières de Lausanne est peut-être du domaine du souhaitable, mais hélas pas de celui du possible.

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