En 1952, trois ans après sa création, l’Otan reçut la Turquie comme membre à part entière. Durant toute la guerre froide, la République turque, alors encore kémaliste, se comporta en fidèle allié de l’Occident. Il n’y eut qu’une seule anicroche. C’était en 1974. Prenant prétexte du coup d’Etat militaire ourdi par le régime des colonels d’Athènes contre Mgr Makarios, qui venait d’être réélu président de la République de Chypre, l’armée turque envahit le Nord de l’île et s’empara de 38% du territoire. Elle ne les a pas toujours rendus. Après la chute du mur de Berlin, la Turquie continua à s’afficher aux côtés des Occidentaux. En 1991, l’armée turque participe à la coalition militaire dirigée par l’Amérique pour libérer le Koweït envahi par l’armée irakienne. En 2002, en Afghanistan, c’est un général turc qui commande la Force internationale d’assistance et de sécurité, structure militaire montée par les Occidentaux pour soutenir la « reconstruction » et la « démocratisation » du pays, dont ses maîtres talibans viennent d’être chassés par les Américains.

Les choses vont changer à partir de l’accession au pouvoir à Ankara des islamo-conservateurs du parti AKP (parti de la justice et du développement). Depuis 2003, c’est son fondateur, le Frère musulman Recep Erdogan, qui façonne la politique étrangère turque, avec son lieutenant Ahmet Davutoglu. Leur doctrine est le néo-ottomanisme : la Turquie doit retrouver son influence partout où régna jadis l’Empire ottoman. Comme cet expansionnisme est décrit comme pacifique par Erdogan et Davutoglu, les Occidentaux ne réagissent pas. Certains sourient, d’autres rient jaune, mais personne n’ose faire la moindre remarque au susceptible et autoritaire Erdogan. A partir de 2009, le dirigeant (dont la femme et les filles sont voilées) va systématiquement détruire le partenariat stratégique que la Turquie entretenait avec Israël depuis 1949.

Mais il faudra attendre 2011 et la vague des révolutions arabes pour voir Erdogan jouer réellement avec le feu. Jusque-là, Erdogan était le meilleur ami du président syrien Bachar al-Assad. Mais comme celui-ci, méfiant à l’égard des Frères Musulmans, ne va pas accepter pas les conseils en « démocratisation » de celui-là. Vexé, Erdogan va tourner sa politique à 180 degrés et devenir le pire ennemi du régime syrien. Le Turc laisse passer sur son territoire, vers la Syrie, tous les djihadistes accourus depuis le monde arabo-musulman ou depuis la France. Lorsqu’en 2014, l’Etat islamique commence à prendre de l’importance, Erdogan n’hésite pas à pactiser secrètement avec lui. Les agents du MIT (service de renseignement turc) laissent passer les armes vers les disciples du calife Ibrahim. Lorsqu’ils sont blessés, les militants de l’Etat islamique sont soignés sur le territoire turc. En juillet 2014, les soldats fanatisés de Daech vont essayer de prendre la ville de Kobané (45000 habitants en temps normal), située tout au nord de la Syrie, le long de la frontière turque. Les bombardements et les attaques suicides des islamistes vont se poursuivre jusqu’en juin 2015. La ville kurde se défend héroïquement, maison par maison, avec l’aide de l’aviation américaine. La Turquie d’Erdogan ne lèvera pas le plus petit doigt pour venir en aide aux assiégés de Kobané.

L’Europe est scandalisée par la tolérance que montre Ankara à l’égard des militants de l’Etat islamique. Elle le fait savoir à Erdogan. Pour la punir de ses leçons de morale, le président turc laisse passer des centaines de milliers de réfugiés musulmans moyen-orientaux vers ses rivages. Erdogan exploite à merveille la générosité naïve de la chancelière d’Allemagne, émue après que fut publiée la photo d’un garçonnet retrouvé noyé. En Turquie, la police, l’armée et la marine sont très fortes. On ne nous fera jamais croire qu’elles n’avaient pas les moyens de contrôler leurs côtes d’Asie mineure et de mettre fin au trafic maritime des êtres humains. Le 18 octobre 2015, recevant Angela Merkel à Ankara, Erdogan n’hésite pas à lui faire un chantage : ou bien vous m’accordez l’entrée sans visa dans l’Europe de tous les citoyens turcs, ou bien je continue à vous envoyer des milliers de réfugiés par semaine. En ordonnant, le 24 novembre, d’abattre un avion russe qui bombardait les rebelles islamistes au nord de la Syrie, Erdogan veut tuer dans l’œuf la coalition internationale que le président français cherche à édifier contre l’Etat islamique.

Avec l’islamiste Erdogan à sa tête, la Turquie ne connaît plus à l’égard des Occidentaux que les rapports de force. Ce beau pays fut notre allié. Hélas, il ne l’est plus.

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