En attendant patiemment leur tour de parler à ce Sommet européen exceptionnel du 7 mars 2016 consacré à la crise des migrants, les vingt-huit chefs d’Etat ou de gouvernement se sont probablement posé, en silence, la question de savoir si la Commission européenne avait été, depuis une génération, à la hauteur des défis lancés au Vieux Continent. La tâche de cette institution installée à Bruxelles depuis 1958, et aujourd’hui dotée de 33000 fonctionnaires très convenablement payés, est de promouvoir l’intérêt général de l’Union européenne (UE) et de prendre les initiatives appropriées à cette fin. Dans le système institutionnel de l’UE, qui fut élaboré sur les préceptes de Jean Monnet, la Commission est son organe exécutif, qui jouit d’un immense privilège : le monopole de l’initiative.

Pourquoi l’Union européenne et sa Commission ont-ils été autant pris au dépourvu par la crise des migrants ? La question est légitime, dans la mesure où la crise syrienne n’est pas nouvelle. Elle est ancienne de cinq ans. C’est presque toute la durée de la seconde guerre mondiale. On ne peut reprocher à la Commission de ne pas avoir anticipé le mouvement des « printemps » arabes du début de l’année 2011, car aucun grand service diplomatique ni aucune grande université ne l’avaient fait. Mais après que la Libye eut été livrée à l’anarchie une fois tombé le régime de Kadhafi, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que les trafiquants d’êtres humains en provenance d’Afrique noire allaient utiliser cet immense territoire quasi-désertique comme tremplin vers les rivages de l’Italie. Quand en 2012 la guerre civile s’est installée en Syrie, et que les réfugiés se mirent à affluer vers la Turquie, il ne fallait pas être sorcier pour imaginer que ces malheureux se mettraient à rêver à l’eldorado européen et que les trafiquants se mettraient à exploiter ce rêve. En 2009, j’avais fait, depuis Kaboul, une enquête sur les filières clandestines d’immigration des jeunes Afghans vers l’Europe. Les familles investissaient en moyenne 3000 dollars dans le voyage du fils le plus débrouillard, et la route clandestine passait déjà par les îles grecques.

A quoi est due cette totale absence de vision géopolitique des hiérarques de Bruxelles qui, quand on les rencontre, ne manquent pourtant ni d’intelligence, ni de culture ? En fait, ces hommes et ces femmes ont été aveuglés par la contre-idéologie de la Fin de l’Histoire, sans même en être conscients. L’ennemi communiste s’étant effondré en 1989, le monde était pour eux entré dans le paradis apaisé de l’économie de marché et de la démocratie libérale. Le rôle des institutions européennes était de construire un « marché intérieur » aussi parfait que possible, quitte à aménager une dose de partage des fruits de la prospérité entre citoyens de l’Union (programmes du Fonds européen de développement régional), ou à l’égard des pays en voie de développement (programmes humanitaires du fonds ECHO). Les êtres humains étaient vus par Bruxelles avant tout comme des consommateurs. Personne n’échapperait à la société de consommation. Imprégnée d’individualisme, la doxa européenne ne voyait dans les hommes que des êtres économiques. Les considérations de religion, d’ethnie, de nation étaient mises au rebut. Or, qu’on le veuille ou non, ce sont ces considérations qui ont toujours forgé la grande Histoire.

La Commission européenne avait pourtant reçu un bon avertissement lors de la guerre civile de Bosnie-Herzégovine (1992-1995). Elle n’avait pas fait l’effort de se plonger dans la psychologie des peuples et n’avait rien compris du drame yougoslave. Comment comprendre par exemple le drame de la destruction du vieux Mostar, si l’on ne voit dans les riverains de la Neretva – qu’ils soient Musulmans ou Croates – que de paisibles consommateurs potentiels ?

Pour avoir ignoré que les hommes sont des êtres culturels et non des êtres économiques, l’Union européenne s’est interdit de comprendre la grande Histoire. S’étant assoupie dans la douce et très progressive hégémonie juridique et financière américaine, la Commission européenne n’est plus capable de dégager la moindre vision quant à des pulsions hégémoniques plus abruptes, issues de mouvements religieux (l’islam au Moyen-Orient à partir des années 1980) ou nationalistes (la Chine, la Russie).

Lorsque les gouvernements polonais ou slovaque expliquent à la Commission européenne qu’ils préféreraient n’accueillir chez eux que des réfugiés chrétiens, cette dernière n’est plus armée intellectuellement pour les comprendre, ou pour les faire changer d’avis.

La construction européenne a eu, depuis 1945, l’immense mérite d’abolir la guerre sur le territoire de l’Union. Mais les hiérarques de Bruxelles ont trop vite oublié que la guerre restait, hélas, l’outil le plus répandu de résolution des différends surgissant entre Etats ou groupes humains.

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