En mars 2011, peu après les événements de Deraa qui marquèrent le début de la contestation du régime de Bachar al-Assad au sein de la communauté sunnite syrienne, le prince Adelazziz, fils du roi Abdallah d’Arabie saoudite, fit un voyage à Damas. Le message qu’il apporta au président syrien était le suivant: « Ne t’inquiète pas. Nous serons toujours avec toi. Le destin de ta famille, c’est de continuer à gouverner la Syrie. Le Royaume la soutiendra toujours, à la fois financièrement et politiquement ». Il y avait simplement une seule petite condition mise par le monarque wahhabite à son soutien : que Damas mette fin à son alliance stratégique avec Téhéran. Le refus de Bachar de tourner le dos à l’Iran et de rompre ainsi l’ « axe chiite » (Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth) donnant à la Perse son accès à la Méditerranée lui valut l’inimitié, aussi soudaine que persistante, du Royaume saoudien. Voilà pourquoi ce dernier est devenu, avec la Turquie d’Erdogan, le principal pourvoyeur d’armes et d’argent de la rébellion syrienne, laquelle est fracturée en une centaine de mouvements différents, divergeant sur les modus operandi du combat, mais pas sur l’objectif final, qui est d’imposer la charia sur le territoire syrien. L’établissement d’une démocratie représentative n’a jamais été le projet saoudien pour la Syrie. Le grand royaume sunnite, qui a une peur bleue de la Perse chiite et de sa possible hégémonie sur le Golfe, ne supporte pas l’idée qu’un pays majoritairement sunnite comme la Syrie, terre du premier califat omeyade, puisse être aussi proche de Téhéran.

Lundi 14 mars 2016, ont repris à Genève les pourparlers (indirects) de paix sur la Syrie. Ils sont censés aboutir à un gouvernement intérimaire et à des élections d’ici 18 mois. La difficulté est que la plupart des acteurs du conflit syrien sont comme l’Arabie saoudite : la démocratie est vraiment le cadet de leurs soucis. Le régime baasiste syrien n’y croit pas, sinon il l’aurait établie après la mort d’Hafez al-Assad en 2000. Son allié le Hezbollah libanais n’y croit pas non plus, sinon il ne bloquerait pas systématiquement le fonctionnement du Parlement de Beyrouth. La théocratie iranienne, parrain du Hezbollah, n’y croit guère, qui a invalidé sans raison valable des milliers de candidats aux dernières élections législatives. Quant à la Russie, comment serait-elle obsédée de démocratie, quand elle ne l’a pas chez elle ? Si l’on passe de l’autre côté, on ne trouve pas davantage de goût réel pour la démocratie. Le sultan néo-ottoman Erdogan n’y est pas attaché, sinon il respecterait la liberté de la presse. L’Arabie saoudite a condamné à mille coups de fouet un jeune intellectuel, pour le seul « crime » d’avoir questionné la soumission du politique au religieux en terre d’islam. On sait très bien que si l’Armée de la conquête, principale coalition militaire de l’opposition syrienne, prenait le pouvoir à Damas, elle y bafouerait aussitôt non seulement la liberté politique, mais aussi la liberté religieuse.

Avec les Russes, l’Amérique a forgé le cessez-le-feu du 27 février 2016, qui semble être globalement respecté. Mais elle ne croit plus à la démocratie qu’on importe d’Occident et qu’on injecte aux sociétés arabo-musulmanes, comme du temps de George W. Bush. Obama est un pragmatique, qui a fini par comprendre le danger de l’Etat islamique, et qui veut le détruire, en profitant de l’alliance sur le terrain de l’Amérique avec les Kurdes de Syrie et du calme tout autour engendré par la trêve. Vladimir Poutine, lui aussi ami de ces Kurdes laïcs, partage la même motivation. Il veut tuer sur place les milliers de djihadistes détenteurs d’un passeport de la Fédération de Russie ou d’une des républiques musulmanes voisines, avant qu’ils ne puissent rentrer à la maison et y créer de l’agitation islamiste. Voilà pourquoi la trêve actuelle exclut les djihadistes de Daech.

Autant un accord à Genève sur le destin de Bachar al-Assad et sur des élections transparentes paraissent hors de portée, autant la trêve pourrait se maintenir. Par simple fatigue des acteurs. L’armée syrienne a perdu 80000 hommes et la rébellion armée presque autant. Chacune sait qu’une victoire totale de son camp est impossible. La Turquie préfère se concentrer sur son bras-de-fer avec l’Union européenne, qu’elle est en train de gagner. L’Arabie saoudite est paralysée par la baisse du prix du pétrole. La Russie a proposé une fédéralisation du pays, avec une bande kurde au nord, un large corridor intérieur sunnite allant de la frontière turque à la frontière irakienne englobant les villes de Rakka et de Deir ez Zor, et une Syrie utile, toujours baasiste, le long de la côte méditerranéenne. C’est certes une manière de geler le conflit. Mais il n’existe aujourd’hui pas d’autres options. Et un conflit gelé vaut toujours mieux qu’un conflit purulent.

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