Faut-il être aussi satisfait que Mme Merkel de l’accord passé à Bruxelles, le vendredi 18 mars 2016, sur le problème des migrants, entre l’Union européenne (UE) et la Turquie ?

Principale architecte de cet accord obtenu à l’arrachée en fin de soirée, la chancelière d’Allemagne a déclaré, non sans un certain optimisme : « Nous avons fait un pas très important vers une solution durable, on va lutter contre les causes de ces migrations ». Dans cette négociation, habilement menée du côté turc par le premier ministre Ahmet Davutoglu, l’UE a donné beaucoup et la Turquie très peu. C’est un marché de dupes.

L’UE a doublé, pour la porter à six milliards d’euros, la somme qu’elle allait allouer à la Turquie pour financer l’accueil que cette dernière a donné à plus de deux millions de réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie. Elle s’est engagée à ouvrir sans visa, d’ici la fin du mois de juin 2016, son espace Schengen aux 80 millions de citoyens turcs. En échange la Turquie s’est engagée à reprendre les réfugiés moyen-orientaux partis de ses côtes d’Asie mineure et arrivés illégalement sur les îles grecques toute proches, en fonction d’un mécanisme inventé par Angela Merkel : pour chaque retour forcé de migrant clandestin vers la Turquie, l’Union donnera un droit d’installation chez elle à un demandeur d’asile résidant sur le territoire turc. A qui incombera la responsabilité de ramener en Turquie le migrant parvenu illégalement dans l’espace Schengen (dont la Grèce fait partie) ? L’accord ne le dit pas…

Curieusement, l’UE n’a pas songé à demander à la Turquie de mettre un terme au trafic d’êtres humains à partir de ses côtes. L’Etat turc a toujours eu une armée et une police très puissantes. Rien ne lui serait plus facile que d’ordonner la sécurisation de ses côtes et la destruction des réseaux de trafiquants. Cependant, il ne le fait pas. Tout se passe comme si il y avait une connivence financière entre l’Etat profond en Turquie et ces trafiquants, qui demandent des sommes astronomiques pour convoyer des familles, en dinghy géant, sur une dizaine de milles nautiques. De manière sidérante, l’UE a accepté sans broncher que se mette en place, dans un pays avec qui elle a un traité d’association, tout un trafic maritime de passagers violant ostensiblement la loi européenne. Et, nourris au lait sucré de l’angélisme, les dirigeants européens n’ont même pas songé à menacer de sanctions commerciales le gouvernement d’Ankara, pour obtenir la fin de ces trafics clandestins d’êtres humains. En Libye, on ne peut plus rien faire car il n’y a plus d’Etat. Mais en Turquie, il y a bel et bien un Etat, et quel Etat !

La Turquie est-elle fondée à demander une aide financière internationale pour faire face au problème des réfugiés ? La réponse est oui. Indéniablement. Mais il n’est pas normal que cette aide ne soit requise que de l’UE. Les Etats-Unis n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans le chaos que subissent aujourd’hui la Mésopotamie et le Levant ?

En stratège réaliste, Recep Erdogan pousse son avantage autant qu’il peut, face à une UE qui lui montre qu’elle est à la fois faible, naïve et divisée. A la faveur d’une crise dans laquelle l’UE ne porte pas la moindre responsabilité (celle des « printemps arabes » et de la guerre civile en Syrie), le tout-puissant président turc a obtenu ce qu’il n’aurait jamais obtenu en d’autres circonstances : qu’elle lui ouvre ses frontières sans restriction, pour ses quatre-vingt millions de concitoyens musulmans, dont la majorité exprime depuis quatorze ans un vote islamo-conservateur. Pourquoi Ankara ne demande-t-il pas aux Américains la même levée du régime des visas ? Parce qu’Erdogan ne dispose pas de moyen de chantage contre eux.

L’Europe est fondée sur des valeurs gréco-latines et judéo-chrétiennes, revues par les Lumières. Ces valeurs sont à l’opposé de celles de M. Erdogan. L’UE est un club qui n’ose pas se dire chrétien, mais qui l’est dans son essence, et qui est vu ainsi de l’extérieur. Candidat en 2002, le candidat Erdogan s’est fait blackboulé à ce club. Tout se passe comme s’il prenait actuellement sa revanche avec délices, en faisant exploser ce club qui a osé lui fermer sa porte.

Sur les migrants, la culpabilisation – au moins autant interne qu’externe – de l’UE fonctionne à plein. On oublie de dire que les réfugiés qui s’embarquent sur un dinghy et qui sont à plus de 95% des Musulmans, quittent un grand pays, la Turquie, qui est à la fois musulman, prospère et en paix. On ne pointe pas du doigt le manque de solidarité des pays arabes, et plus généralement islamiques.

L’UE est plongée en plein paradoxe : face aux migrants, elle est sommée de faire preuve de charité chrétienne ; mais c’est la seule occurrence où elle peut faire valoir chez elle et à l’extérieur ses valeurs issues du christianisme.

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