La grande bataille pour le contrôle des 820 kilomètres de frontières de la Syrie avec la Turquie a commencé.

C’est un tournant stratégique. Car aucune rébellion armée ne peut durer très longtemps si elle n’est pas ravitaillée à partir d’un pays voisin. Dans les quatre dernières années de la guerre française en Indochine, le poumon du Vietminh était la Chine communiste. La guerre d’Algérie ne fut militairement gagnée par l’armée française qu’après que la ligne Morice eut rendu hermétique la frontière tunisio-algérienne dans les années 1957-1958. L’armée russe ne réussit à reprendre le contrôle de la Tchétchénie en 1999-2000 qu’après que les spetsnaz se furent emparé, dans la chaîne du Caucase, des cols où passait le ravitaillement des boïvikis depuis le territoire de la Géorgie.

Le roi de Jordanie a fermé sa frontière aux trafics d’armes vers le territoire syrien, car il voit dans les combattants salafistes, et plus largement dans les Frères musulmans, une menace contre son pays. Ce très solide allié des Etats-Unis entretient par ailleurs d’excellentes relations avec la Russie.

La frontière est également devenue hermétique au Liban, où la milice chiite pro-syrienne du Hezbollah détient un droit de veto tacite sur toutes les décisions militaires importantes du gouvernement.

Il reste l’Etat islamique du calife Ibrahim, qui tient la frontière irako-syrienne, Mais les combattants de Daech, attaqués au nord par les Kurdes, au sud par les milices chiites irakiennes, et du ciel par les chasseurs-bombardiers américains, ont d’autres chats à fouetter qu’alimenter en armes la rébellion syrienne. Ils n’ont plus de continuité territoriale avec leurs enclaves limitrophes de la Turquie, car leurs routes ont été coupées par leurs ennemis irréductibles du YPG (Yekîneyên Parastina Gel, littéralement les Unités Populaires de Défense du parti kurde laïc PYD), ces courageux jeunes hommes et jeunes femmes qui ont gagné la bataille de Kobané. Toutes choses égales par ailleurs, on peut dire que Kobané (été 2015) fut à Daech ce que Stalingrad (hiver 1943) fut à Hitler.

Pour ravitailler l’insurrection armée contre le régime syrien de Bachar al-Assad, il ne reste plus que le territoire turc. Or on assiste à une double offensive des forces antiturques présentes en Syrie en direction des derniers points de passage frontaliers. Les alliés que sont l’armée syrienne loyaliste, le Hezbollah, et la Russie se rapprochent d’Idlib, la dernière ville au nord-ouest de la Syrie avant la frontière turque. Les Kurdes du PYD, qui contrôlent toute une bande frontière au nord de la Syrie, s’étendant vers l’est presque jusqu’à Rakka (fief de Daesh), sont à deux doigts de s’emparer de la bourgade d’Azaz, située au nord d’Alep, et quasiment frontalière de la Turquie.

Le président turc Erdogan est exceptionnellement nerveux. En 2011, fasciné par les « printemps arabes », ce Frère musulman a abandonné la sage politique étrangère du « zéro problème avec nos voisins » qu’avait initiée son lieutenant Davutoglu. Il s’est brouillé avec Bachar al-Assad – qui était pourtant jusque-là son meilleur ami – et s’est ingéré dans la guerre civile syrienne, prenant le parti des islamistes contre les baasistes. Si demain ses protégés syriens islamistes – hélas les « modérés » de feu l’Armée syrienne libre ne représentent militairement que peu de chose – perdaient le contrôle de la frontière syro-turque, ce serait considéré à Ankara comme un revers stratégique majeur. Voilà pourquoi Erdogan fait bombarder les positions kurdes en Syrie par ses obusiers situés sur le territoire turc. Il ne peut envoyer ses avions, car il sait qu’ils seraient immédiatement abattus par les missiles S-400 dont l’armée russe dispose en Syrie. Ce serait au surplus une offensive caractérisée contre un Etat voisin souverain. Or l’Otan – dont la Turquie est membre depuis 1951 – n’est qu’une alliance défensive.

Le problème actuel de l’axe turco-saoudien anti-Bachar est qu’il a perdu le soutien inconditionnel des Etats-Unis. Barack Obama a décidé que son ennemi principal n’était pas Bachar al-Assad mais l’Etat islamique. Les dirigeants comme les simples citoyens américains s’enthousiasment pour les exploits des courageux combattants kurdes du PYD.

Le jeune ministre saoudien de la Défense a dit qu’il pourrait envoyer des forces spéciales combattre sur le sol syrien. Il est très peu probable qu’il passe à l’acte, tant son armée s’est montrée médiocre sur le terrain yéménite.

Commencée au mois de septembre 2015, l’intervention militaire russe en Syrie a donc complètement bouleversé l’échiquier stratégique moyen-oriental. Lorsque Vladimir Poutine aura consolidé son allié baasiste dans la Syrie utile, il passera à la seconde phase de son intervention : la destruction de Daech. Car il veut tuer sur place les centaines de combattants islamistes internationalistes porteurs d’un passeport de la Fédération de Russie…

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