Tous les mois de février, depuis plus d’un demi-siècle, se tient, à Munich, une Conférence sur la sécurité. Elle est à la stratégie internationale ce que le forum de Davos est à l’économie mondialisée. La 53ème Conférence (17-19 février 2017), a répondu à une question qui était sur toutes les lèvres : quel futur pour les relations russo-américaines ?

Aujourd’hui se sont dissipées les illusions surgies à la faveur du résultat inattendu de l’élection du 45ème président des Etats-Unis. Elles voyaient la constitution quasi instantanée d’un duopole stratégique américano-russe, au motif que Donald Trump avait exprimé de l’admiration pour Vladimir Poutine et réciproquement. Comme très souvent dans les relations internationales, les réalités ont eu raison des rêves. Et les intérêts nationaux l’ont emporté sur les affinités électives. Selon les vœux du président américain, Washington va explorer les voies d’une amélioration de ses relations avec Moscou. Mais ce sera fait sur une base de Realpolitik classique, par les deux hommes – compétents, patriotes, réfléchis et expérimentés – que Trump a nommés à cet effet : le Secrétaire d’Etat Tillerson, et le Secrétaire à la Défense Mattis.

Que veut la Russie ? Son ministre des affaires étrangères l’a clairement dit à Munich. Elle veut la « fin de l’ordre mondial libéral » conçu par « une élite d’Etats » occidentaux à visées dominatrices, qui soit remplacé par un « ordre mondial démocratique et juste ». Pour la Russie, cette volonté de domination de l’Occident s’est clairement illustrée dans ses interventions militaires – non autorisées par le Conseil de sécurité de l’Onu – au Kosovo (1999), en Irak (2003), ou en Libye (2011, dépassement flagrant du mandat onusien initial).

Elle souhaiterait le démantèlement de l’Otan, qualifiée par Sergueï Lavrov de « vestige de la guerre froide ». Elle appelle à des « relations pragmatiques de respect mutuel » avec Washington.

L’usage du mot « démocratie » par Lavrov n’a pas du tout le même sens que celui employé par les néoconservateurs américains de naguère, interventionnistes à tout crin. Pour celui-ci, il s’agit d’instaurer une égalité de droits entre toutes les nations, grandes ou petites. Pour ceux-là, il s’agit de renverser des dictatures, afin d’y imposer le suffrage libre. Les deux camps ne sont pas exempts d’hypocrisie : les Russes qui passent sous silence leur doctrine des « zones d’influence » ; les néoconservateurs occidentaux qui oublient qu’aucun Etat de droit ne peut naître du chaos, fût-il enfant d’élections libres.

Avec la nouvelle administration américaine, qui récuse l’ingérence au nom des droits de l’homme, la Russie obtiendra les relations de respect mutuel souhaitées. Mais il n’est pas question d’un délitement de l’Otan. A Munich, le vice-président Pence a réitéré l’attachement de Washington à l’Alliance atlantique, tout en demandant un effort financier accru à ses alliés européens, aussitôt accepté.

Parlant des relations russo-américaines, Lavrov a déclaré : « Le potentiel de coopération dans les domaines politique, économique, humanitaire est énorme ; mais il doit encore être réalisé : nous y sommes ouverts, dans la mesure où les Etats-Unis le sont ». La réponse indirecte du vice-président américain (qui s’adressait à ses alliés) pourrait être qualifiée de prudente ouverture : « Les Etats-Unis continueront de demander des comptes à la Russie, même si nous chercherons des terrains d’entente ».

Traduction : l’Amérique n’acceptera jamais l’ingérence russe au Donbass ukrainien ; mais elle est prête à coopérer avec Moscou pour stabiliser le Levant. Les Américains, dont l’ennemi principal est l’Etat islamique, estiment que, pour le détruire, ils ont intérêt à s’allier tactiquement avec les Russes au Moyen-Orient.

On est loin du « grand bargain », rêvé par certains géopoliticiens, à Moscou comme à Washington, au soir de l’élection de Trump. L’idée était que Moscou, en échange d’une levée des sanctions occidentales liées à son ingérence en Ukraine, allait abandonner son alliance avec Téhéran et Pékin. Quelle naïveté ! Jamais l’Occident n’acceptera le viol de l’intégrité territoriale ukrainienne au Donbass. Si, à l’issue d’une amnistie politique décrétée par Kiev, les soldats russes s’en retiraient, l’Occident pourrait seulement « oublier » l’annexion de la Crimée, dont la population se sent très majoritairement russe.

Quant au Kremlin, jamais il ne touchera à ses partenariats stratégiques de long terme avec l’Iran et la Chine, pour les beaux yeux d’un président américain élu pour quatre ans.

Face à la montée en puissance de la Chine, l’Occident aurait certes besoin de forger un axe avec Moscou. Mais des changements diplomatiques de cette ampleur ne se font qu’après une patiente politique de « petits pas » convergents. La géopolitique n’est pas l’immobilier : elle ne connaît guère les « deals » d’un soir.

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