Il y a un an, le 8 août 2014, sur ordre du président Barack Obama, l’US Air Force commençait à bombarder les troupes de l’Etat islamique du calife Ibrahim. En moins d’un quart de siècle, c’était la troisième guerre entreprise par les Etats-Unis d’Amérique en Mésopotamie. Comme à chaque fois, ils étaient à la tête d’une coalition internationale, tout en fournissant eux-mêmes la quasi-totalité de l’effort militaire réel. S’exprimant devant le Congrès le 11 février 2015, le Président américain avait dit : « La Coalition est à l’offensive et l’Etat islamique sera vaincu ! » Force est de reconnaître que ce n’est toujours pas le cas. Dirigé depuis Mossoul, la grande ville en amont du Tigre, jadis berceau d’une des plus anciennes communautés chrétiennes d’Orient, l’Etat islamique contrôle aujourd’hui la moitié des territoires de deux Etats arabes dessinés par les Français et les Anglais après la première guerre mondiale, l’Irak et la Syrie. Comment expliquer que l’Amérique, aujourd’hui première puissance militaire de la planète, soit tenue en échec par une organisation récente, dirigée par un petit prêcheur d’école coranique, qui n’était composée au début de notre décennie que d’une poignée de militants fanatisés en sandales?

Comme souvent en géopolitique, les raisons sont à chercher au sein des deux acteurs en confrontation. Ne revenons pas sur les atouts que Daech a su exploiter en sa faveur : un islam radical mais simple, fustigeant aussi bien les « infidèles » (chrétiens et yézidis) que les « apostats » (chiites et alaouites) ; la frustration des officiers sunnites de l’ancienne armée de Saddam Hussein ; la sympathie de nombreuses riches familles issues des pétromonarchies arabes du Golfe envers un mouvement wahhabite ; l’attirance pour une violence qu’on ne trouve que dans les jeux vidéo au sein de la jeunesse musulmane déstructurée vivant dans les capitales arabes surpeuplées ou dans les banlieues de l’émigration en Europe.

Concentrons-nous sur les erreurs que nous, Occidentaux, avons commises. Elles sont aussi bien politiques, tactiques que stratégiques.
Politiquement, Barack Obama a commis l’erreur de proclamer que les Américains ne se lanceraient pas dans une opération terrestre d’envergure. On peut comprendre que, pour amadouer chez lui à la fois les colombes du parti démocrate et les isolationnistes du parti républicain, le président américain, en huis clos avec eux au Congrès ou à la Maison Blanche, s’en tienne plus ou moins à sa doctrine du « No boots on the ground ». Il est incompréhensible en revanche qu’il fasse le cadeau à ses ennemis de leur dire comment il va leur faire la guerre et jusqu’à quelles limites.

Tactiquement, les Occidentaux ont commis une erreur que l’on retrouve historiquement fréquemment dans leurs expéditions outre-mer : ils ont pris leurs désirs pour des réalités ; ils ont imaginé que les schémas mentaux des riverains du Tigre et de l’Euphrate étaient les mêmes que ceux du Potomac, de la Tamise, de la Seine. Ils ont cru qu’en Orient la détestation de la dictature l’emporterait sur les solidarités ethnico-religieuses et que l’Etat serait construit, comme chez eux, sur un principe d’égalité et d’impartialité envers tous les citoyens. Ils ont fait de l’européocentrisme. En Syrie, ils n’ont pas compris que toutes les minorités religieuses et tous les athées se regrouperaient autour du drapeau de Bachar al-Assad, pas par amour pour lui, mais simplement pour survivre face au sunnisme conquérant. Ils ont cru au mythe de l’Armée syrienne libre, faite d’opposants « modérés ». A coups de dizaines de millions de dollars, les Américains avaient entraîné et armé en Turquie de tels militants, au sein d’une unité appelée la Division 30. A la fin du mois de juillet 2015, son chef, le colonel Nadim Hassan, a pénétré sur le territoire syrien, à la tête d’une colonne de trente véhicules tout terrain. Son premier réflexe fut, dans la région d’Alep, d’essayer de faire ami-ami avec leurs « frères », militants du front al-Nosra. Mais les responsables de ce dernier, sympathisants d’Al Qaida, ont changé d’avis et ont fait prisonniers ces « agents de l’impérialisme américain » !

Stratégiquement, les Occidentaux n’ont toujours pas réussi à fédérer l’ensemble des grandes puissances régionales (l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie) dans un combat commun contre Daech. Pour des considérations morales hors de propos, ils n’ont pas su se coordonner avec le régime de Damas. Par pusillanimité envers Ankara, ils n’ont pas suffisamment équipé les Peshmergas kurdes, qui sont les seuls combattants au sol capables de s’en prendre à Daech. Le président turc Erdogan fait la guerre aux Kurdes pour des raisons de politique intérieure. Il a besoin des députés nationalistes au Parlement pour changer la Constitution en sa faveur. Quand la diplomatie obéit à des considérations de politique intérieure, on aboutit toujours à des catastrophes.

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