Dans toute l’histoire du mouvement olympique, Pékin est la première ville à avoir été choisie pour abriter consécutivement des jeux d’été (2008) et des jeux d’hiver (2022). Lorsque, le 31 juillet 2015, les Chinois ont appris que leur capitale avait été à nouveau sélectionnée par le Comité international olympique, ils ont été parcourus d’un légitime frisson de fierté. Durant le dix-neuvième siècle et la majeure partie du vingtième siècle, la Chine ne fut, malgré son immense population, qu’une puissance périphérique. Pour ce qui concerne le vingt-et-unième siècle, ses dirigeants ont entrepris de remettre la Chine au centre du monde, et à la première place. Cette stratégie, dont l’exécution se fait pierre à pierre, méthodiquement, progressivement, sans la moindre improvisation, a trois volets : diplomatique, économique et militaire.

Diplomatiquement, les Chinois ont retenu toutes les leçons d’Henry Kissinger, l’homme qui réfréna les velléités nucléaires antichinoises de la Russie puis négocia secrètement pour l’Amérique en 1972 la reprise de ses relations avec l’Empire du Milieu. L’ancien secrétaire d’Etat du président Nixon avait élaboré sa théorie du triangle stratégique: il fallait que les Etats-Unis en occupassent le sommet et qu’ils soient toujours plus rapprochés de la Russie et de la Chine que ces deux puissances entre elles. Aujourd’hui, c’est la Chine qui occupe le sommet du triangle. Elle est proche de la Russie mais aussi de l’Amérique comme l’a montré l’accord-cadre de coopération militaire que Washington et Pékin ont signé le 12 juin 2015, qui concerne les opérations internationales d’aide humanitaire d’urgence et qui doit s’étendre en septembre 2015 à l’établissement de procédures navales et aériennes communes, propres à prévenir tout incident entre les deux géants rivalisant d’influence dans la zone Asie-Pacifique. En revanche, Washington et Moscou ne cessent de s’éloigner, ce dont Pékin compte discrètement tirer parti.

Tout en préservant les formes pour ne pas heurter la fierté russe, les Chinois ont réussi de faire de la Russie leur partenaire junior. Les Russes en sont conscients mais ils estiment ne pas avoir d’autre option stratégique, s’estimant victimes d’un intolérable « expansionnisme américain » dans l’affaire ukrainienne depuis l’automne 2013. Comme l’Europe n’a pas su, ou pas voulu, accueillir pleinement la Russie en son sein (comme le proposait naguère Mitterrand avec son idée de Confédération européenne), les Russes se sont jetés dans les bras des Chinois.

Les stratèges pékinois sont trop fins pour s’en prendre frontalement à la puissance américaine. Ils l’amadouent par des visites ou des concessions sur l’environnement, mais ils s’emploient à vider progressivement de leur substance les instruments de la puissance américaine. Ils s’abstiennent de critiquer publiquement le FMI et la Banque mondiale – institutions totalement dominées par l’Amérique –, mais ils créent en parallèle leurs propres institutions économiques et financières internationales. Le Sommet d’Oufa (Russie, 9-10 juillet 2015) des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) vit la création d’une banque de développement dotée de 100 milliards de dollars de capitaux, en très grande partie apportés par la banque centrale de Chine. Cette nouvelle banque internationale s’ajoute à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, créée à Pékin le 24 octobre 2014. Cette dernière s’est construite malgré l’opposition déclarée des Etats-Unis. Quel éclatant succès chinois : elle regroupe aujourd’hui 57 pays, dont de très vieux alliés des Américains comme l’Australie, la France et le Royaume-Uni. En Asie, seul le Japon n’en est pas membre.

Economiquement, la Chine construit pierre par pierre sa domination euro-asiatique. Cela passe par ce qu’elle nomme « les nouvelles routes de la Soie ». Pékin a vendu l’idée qu’une nouvelle prospérité se développerait le long des axes de la Route de la Soie (l’achat du terminal des containers du port du Pirée n’est qu’un exemple parmi d’autres). Il ne s’agit plus seulement d’envahir tous les marchés européens de produits chinois manufacturés à bas coûts, il s’agit désormais de mettre la main sur des nœuds importants de distribution. Quand on entend le président d’AREVA dire que les investisseurs chinois sont bienvenus dans son capital, on saisit à quel point l’Europe est intellectuellement devenue le ventre mou de l’Occident.

A Oufa, à la même date, se tint aussi le sommet de l’OCS (organisation de coopération de Shanghai), qui regroupe la Chine, la Russie, et quatre anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. En 2016, ces pays seront rejoints par l’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Turquie. Voilà, sous autorité chinoise, la construction d’une immense zone euro-asiatique, prête à subjuguer en douceur une Europe qui ne sait plus depuis longtemps défendre ses intérêts. Les dégringolades récentes des indices boursiers chinois ne sont qu’un épiphénomène d’inadaptation à l’économie de marché.

Militairement, les Chinois ne se contentent pas de poursuivre leur grignotage maritime en mer de Chine méridionale, construisant des aérodromes militaires sur tous les récifs qui s’y trouvent, à la grande fureur des riverains (Vietnam, Philippines, Indonésie, Malaisie, Brunei, etc.). A la différence des Russes, qui reconstruisent actuellement l’armée de papa (avec des chars, des chasseurs-bombardiers, des têtes nucléaires, etc.), les Chinois sont directement passés à la guerre moderne. Tout en maintenant un minimum de dissuasion nucléaire classique, ils privilégient la cyberguerre, les attaques contre les satellites, les missiles à précision décamétrique. Les douze porte-avions nucléaires américains n’impressionnent plus les Chinois : ils ont mis au point un missile capable de les détruire en mer, sans qu’aucune contre-mesure ne puisse être efficacement lancée par l’US Navy.

Bien sûr, continue à peser sur la puissance chinoise l’épée de Damoclès d’une société non libre et non transparente. Personne ne sait et ne peut savoir à quel point la population chinoise adhère ou non au leadership actuel du Parti, encore qualifié de « communiste ». Le pays n’est pas totalement à l’abri d’émeutes ou même d’une nouvelle Révolution qui détruirait tout sur son passage. Mais, en attendant, les Américains et les Européens seraient bien avisés de forger une stratégie commune, apte à répondre à la nouvelle expansion chinoise.

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