En application de l’article 4 du traité de l’Atlantique Nord, la Turquie a demandé et obtenu que se tienne, le mardi 28 juillet 2015 à Bruxelles, une réunion extraordinaire du Conseil de l’Otan, au niveau des ambassadeurs. Cet article de la Charte de la plus puissante alliance militaire occidentale d’après la deuxième guerre mondiale stipule : « Les parties se consulteront chaque fois que, de l’avis de l’une d’elles, l’intégrité territoriale, l’indépendance politique ou la sécurité de l’une des parties sera menacée ». L’intégrité territoriale et l’indépendance politique de la Turquie ne sont menacées par aucun de ses voisins d’Europe ou d’Asie (Grèce, Bulgarie, Géorgie, Arménie, Iran, Irak, Syrie). On n’est plus au temps de la guerre froide et de l’expansionnisme soviétique. En revanche, l’attentat de Suruç du lundi 20 juillet 2015 a clairement montré que la sécurité de la Turquie était menacée, son territoire étant devenu une cible pour les combattants arabes fanatisés de l’Etat islamique. A Suruç, ville turque frontalière de la Syrie, s’étaient rassemblés des centaines de jeunes gens et jeunes filles désireux d’aller reconstruire la ville kurde martyre de Kobané en territoire syrien. Assiégée par des hordes de militants arabes de l’Etat islamique de septembre 2014 à juin 2015, Kobané, ville kurde de Syrie, avait résisté héroïquement, après avoir été à moitié submergée, sans que le gouvernement d’Ankara ne lève le petit doigt pour la sauver. Les 32 morts et les cent blessés de l’attentat de Suruç étaient de jeunes citoyens turcs politiquement motivés à gauche de l’échiquier politique; la grande majorité de ces jeunes gens et de ces jeunes filles étaient des étudiants appartenant à la communauté kurde de Turquie (18% de la population).

Ce monstrueux massacre a provoqué des conséquences quasi contradictoires. D’un côté, le gouvernement turc s’est décidé à participer aux efforts de la Coalition internationale menée par l’Amérique contre l’Etat islamique. Ankara a envoyé son aviation bombarder les camps des séides du calife Ibrahim et il a ouvert sa grande base d’Incirlik aux chasseurs bombardiers américains. De l’autre côté, une dynamique kurde particulière s’est enclenchée en Turquie. Le mouvement armé radical kurde PKK a assassiné le jeudi 23 juillet deux policiers turcs, qu’il jugeait complices de l’Etat islamique. En représailles, l’armée de l’air turque est allée bombarder des camps d’entraînement du PKK en Syrie. Etape suivante dans cette spirale : le PKK déclare que les conditions du cessez-le-feu qu’il observait depuis deux ans face à l’armée turque ne sont plus réunies. Dimanche 26 juillet, à Istanbul, la jeunesse manifeste pour montrer que la « terreur de l’Etat islamique » ne l’intimide pas. Elle défile aussi pour la paix, afin que le gouvernement garde ses nerfs et ne reprenne pas une guerre contre le PKK qui fit en vingt ans quelque 40000 victimes, principalement à l’est du pays.
Les ennemis de mes ennemis sont mes amis : cette règle d’or de la géopolitique moyen-orientale ne s’appliquerait-elle donc plus aux confins de la Turquie, de la Syrie et de l’Irak ?

Le gouvernement turc islamo-conservateur paie aujourd’hui son péché passé d’ubris (démesure) néo-ottomane. Recep Erdogan, aujourd’hui président, et Ahmet Davutoglü, aujourd’hui premier ministre après avoir été ministre des affaires étrangères de 2009 à 2014, se sont, au début des « printemps arabes » ingérés dans les affaires intérieures des Etats d’Afrique du nord et du Levant. Comme lorsque la Sublime Porte donnait ses instructions aux princes et pachas qui géraient jadis pour elle ces territoires lointains de l’Empire, issus de conquêtes militaires anciennes. Erdogan a très mal pris que son ancien ami Bachar al-Assad refuse, en 2011, de suivre ses conseils en démocratisation. Aveuglé par sa fraîche haine à l’égard du régime de Damas, le président turc a favorisé l’ascension de l’Etat islamique, en soignant ses blessés, en laissant passer ses recrues venues du monde arabo-musulman ou des communautés immigrées d’Europe, en fermant les yeux sur les armes acheminés clandestinement depuis la Libye et sur les financements en provenance de riches individus du Golfe. Ces fanatiques se retournent contre lui, comme naguère se sont retournés contre l’Amérique les moujahidine islamistes qu’elle avait armés et financés pour chasser l’Armée Rouge d’Afghanistan.
Faut-il aujourd’hui aider militairement la Turquie ? La réponse est évidemment oui. L’Occident ne peut se permettre que le chaos s’empare de ce grand pays, qui constitue un glacis indispensable face aux fanatismes orientaux. Mais, diplomatiquement, il faut faire comprendre aux autorités d’Ankara que les Kurdes ne sont pas leurs ennemis. Entre les conférences de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923), Mustafa Kémal galvanise la population anatolienne en se présentant comme le défenseur des Turcs ET des Kurdes de Turquie. Mais une fois son pouvoir reconnu par les grandes puissances, il oublie les Kurdes pour n’être plus qu’Atatürk (le Père des Turcs). En 1937, une opération militaire dans la province de Dersim (Anatolie orientale), fait plus de 10000 victimes kurdes. Tel le jacobinisme dans la France de la Révolution, l’idéologie kémaliste a voulu enfouir par la force les aspirations religieuses et les différences culturelles dans ce qui restait de l’Empire ottoman. Elles sont, plus tard, revenues par la fenêtre.

Il faut aider les autorités turques à comprendre que l’ennemi principal de leur Etat moderne est le fanatisme religieux musulman, pas l’aspiration kurde à protéger une culture ancestrale. Car l’immense majorité des Kurdes de Turquie joue le jeu des institutions de la République turque. Aux élections législatives de mai 2015, le HDP (parti démocratique des peuples, gauche pro-kurde) a obtenu 80 sièges sur 550 au Parlement. Il serait dommage que la Turquie commette la même erreur que l’Etat algérien des années 80, qui était obsédé par le particularisme kabyle mais aveugle à la montée de l’islamisme.

Erdogan avait pourtant, en deux étapes, avancé vers la réconciliation avec les Kurdes. Il avait d’abord offert un débouché économique au Kurdistan irakien (région entièrement autonome). Il avait ensuite négocié indirectement un cessez-le-feu avec la branche armée du PKK, invitée à quitter pacifiquement le territoire turc pour s’implanter en Syrie ou en Irak.
Que la Turquie moderne ne se trompe pas dans son maniement de la règle d’or du Moyen-Orient. Les 40 millions de Kurdes du Moyen-Orient doivent devenir ses alliés naturels contre son ennemi principal, qui est et qui sera toujours l’Etat islamique.

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