Depuis qu’il a été, par sa défaite dans la seconde guerre mondiale, purgé du militarisme et du national-socialisme, le peuple allemand s’est lancé dans un nombre important de grands défis collectifs. Il les a tous relevés avec brio.
Il y a d’abord eu le plus dur, qui fut la reconstruction, achevée en moins de dix ans. Il faut se souvenir dans quel état était l’Allemagne en 1945 pour apprécier l’exploit collectif du peuple allemand. C’était un pays totalement ruiné, moralement, matériellement, économiquement. A l’Est, son territoire avait été grandement amputé, jetant quinze millions d’Allemands sur les routes. Sa population active avait perdu cinq millions de jeunes hommes, morts au combat ou prisonniers des Russes. Dans l’adversité, les Allemands surent se serrer les coudes et travailler comme aucun autre peuple, pour réparer les ravages qu’ils s’étaient infligés à eux-mêmes en portant Hitler démocratiquement au pouvoir.
Second défi brillamment relevé, les Allemands ont réussi, dans le cadre de la RFA de Konrad Adenauer, à édifier des institutions stables et une économie prospère. Contrairement aux Français, ils n’ont pas sans arrêt changé leurs règles constitutionnelles, fondées sur le fédéralisme et sur un parlementarisme responsable. En inventant l’économie sociale de marché, ils ont permis à leur génie industriel de s’épanouir. En Allemagne, l’Etat fédéral, les Lander, le patronat et les syndicats ouvriers regardent dans la même direction. C’est ainsi qu’ils ont bâti la première industrie exportatrice de produits de qualité au monde.

En politique étrangère, les Allemands se sont lancés à corps perdu dans le défi de la construction européenne. Souvenons-nous des calicots pour une « Europe fédérale » que brandissaient les foules allemandes lors du voyage triomphal du général de Gaulle en septembre 1962. Les Allemands ont su relever le défi européen à leur avantage. L’institution européenne qui marche le mieux aujourd’hui, à savoir la Banque centrale européenne, se trouve chez eux. A Bruxelles, lors des nominations aux deux postes les plus importants, ceux de Président du Conseil européen et de président de la Commission, les Allemands ont réussi à placer deux hommes à eux, à savoir le Polonais Tusk et le Luxembourgeois Juncker. La politique russe de l’UE est désormais celle que les Allemands ont dessinée.
Avec Willy Brandt, les Allemands se sont lancés, dès 1970, dans le défi d’une expansion vers l’Est. Une expansion qui n’avait plus rien à voir avec la recherche brutale de jadis d’un « espace vital ». La génuflexion du grand chancelier social-démocrate devant le monument dédié aux héros de l’insurrection du ghetto de Varsovie le signifiait parfaitement : il s’agissait d’établir au centre et à l’est de l’Europe, par le libre consensus de chacun, une communauté de destin, culturelle, financière, industrielle. L’Europe allemande, que la Wehrmacht n’avait pas réussi à bâtir, existe aujourd’hui bel et bien. C’est la bonne santé de l’économie allemande et l’énergie de ses entrepreneurs qui l’a édifiée.

Les conséquences de mai 1968 ont été violentes chez les Allemands. Après les « années de plomb » de la Fraction Armée Rouge, les Allemands se sont donné le défi d’une société plus harmonieuse, moins clivée politiquement. C’est chose faite aujourd’hui, où les socialistes, les verts et les conservateurs collaborent souvent entre eux, au sein de plus ou moins « grandes coalitions ». L’extrême-gauche n’existe pratiquement plus en Allemagne. Quant à l’extrême-droite, ses scores électoraux sont très inférieurs à ce qu’ils sont dans les autres grandes démocraties européennes.
Le défi récent qui a été le plus remarquablement relevé est bien sûr celui de l’intégration de feu la RDA au sein d’une Allemagne unie, après l’effondrement du Mur de Berlin en novembre 1989. Ce qui était naguère le sinistre Berlin-Est est devenu la destination préférée des artistes et de la jeunesse européenne.
En rejetant avec Angela Merkel, il y a cinq ans, l’énergie nucléaire, et en proclamant leur foi dans les énergies renouvelables, les Allemands se sont lancé un nouveau formidable défi collectif. Il est trop tôt pour savoir s’ils l’ont relevé avec succès, et s’ils n’ont pas troqué un hypothétique risque nucléaire pour une réelle pollution au charbon.
En acceptant d’accueillir 800000 migrants moyen-orientaux chez elle, la chancelière vient de lancer un extraordinaire nouveau défi à son peuple, devenu soudain le plus compassionnel et généreux du monde. Tous les hommes de bonne volonté souhaitent que les Allemands réussissent à nouveau. Espérons seulement que Merkel n’a pas grandement sous-estimé les difficultés pratiques d’exécution de sa spectaculaire bonne action. Qui triera les réfugiés aux frontières de l’Allemagne ? Quelles seront les conséquences d’un tel appel d’air adressé à tous les miséreux du monde ? Mettant en danger l’espace Schengen et encourageant le Brexit, un tel geste ne risque-t-il pas de faire reculer la construction européenne ? Sur le plan intérieur, l’Allemagne réussira-t-elle mieux l’intégration sociale et culturelle de ces musulmans syriens et afghans des années 2015 que celle des musulmans turcs venus dans les années 1960 ? Face à l’islam, Merkel n’est-elle pas naïve ? En lançant ce nouveau défi, la chancelière a pris un énorme risque. Car si elle échoue, ce sont les réussites allemandes sur son Europe et sur son harmonie interne qu’elle aura compromises.

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