La sécurité mondiale est confrontée à un grand paradoxe. La principale menace pour la paix n’émane pas de ce que les géopoliticiens appellent l’« Arc de crise », qui s’étend du Maroc au Pakistan, mais d’une autre zone, où règnent la paix et la croissance économique. Parce que nous sommes obnubilés par les attentats terroristes et les guerres civiles du monde arabo-musulman, nous oublions un peu vite les nuages s’accumulant sur l’Asie de l’Est. C’est bien de cette zone, qui s’est hissée en trente ans au tranquille statut d’atelier du monde, et non de l’Arc de crise islamique, que pourrait venir la prochaine grande guerre.

Barack Obama l’a bien compris, qui vient de revenir d’un voyage au Vietnam (21-24 mai 2016) et au Japon (24-28 mai). Le Président des Etats-Unis a annoncé la levée totale de l’embargo américain sur les ventes d’armes au Vietnam. L’embargo américano-européen sur les ventes d’armes à la Chine, lui, reste maintenu. D’après un sondage, 78% des Vietnamiens ont une bonne image des Etats-Unis. Car l’inquiétude du Vietnam face à la Chine pèse bien plus lourd que le souvenir du million de morts de la guerre américaine en Indochine (1963-1975). L’expansionnisme maritime chinois inquiète d’autant plus les Vietnamiens, que l’actuel ralentissement de l’économie chinoise pourrait donner à Xi Jinping l’idée de consolider sa popularité en détournant l’attention de sa population des problèmes intérieurs par une bouffée de nationalisme agressif.

Dans ce contexte de menace chinoise croissante, les Etats-Unis apparaissent comme un allié intéressant. Le Vietnam sait que les Etats-Unis ne l’attaqueront plus alors que rien ne garantit que le voisin chinois ne tentera pas de l’envahir à nouveau, comme il l’avait fait en 1979. Un antagonisme régional et ancré dans la profondeur de l’Histoire laisse toujours plus de traces qu’un antagonisme conjoncturel, venu d’un autre continent, même si celui-ci a fait beaucoup plus de morts que celui-là. En géopolitique, les haines et les peurs ne se pèsent pas seulement en nombre de morts.

L’attitude pragmatique du Président américain à l’égard du Vietnam est l’un des nombreux éléments qui permettent de réfuter le lieu commun selon lequel Obama n’aurait pas eu de politique étrangère. Certes, il a ignoré cette Europe désunie, impuissante, économiquement affaiblie, oublieuse de son identité et de ses racines. Certes, il a raté les dossiers arabes (Palestine, Irak, Syrie, Libye, Yémen…). Mais il a obtenu trois grands succès, que je classerai par importance croissante. Il a réconcilié l’Amérique du Nord anglo-saxonne et l’Amérique latine. Il réglé la question du nucléaire iranien et réintégré la Perse dans le jeu des relations internationales. Il a refait des Etats-Unis la puissance de référence sur la scène asiatique.

Obama a su parler à la Chine, en conjuguant respect et fermeté. Sur les îlots Senkaku/Diaoyu situés en Mer de Chine orientale, il a protégé son allié japonais, tout en refusant de se prononcer sur la question de leur nationalité légitime, qui devrait être selon lui déterminée par un arbitrage de la Cour de Justice de La Haye (dont ne veut pas Pékin).

Tous les pays asiatiques cherchent désormais la protection américaine face à la Chine. Washington a pris la tête d’une alliance défensive informelle anti-chinoise regroupant le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam, l’Indonésie, la Malaisie, Bruneï, Singapour, Taïwan, les Philippines, l’Australie (dont les craintes face à la Chine expliquent l’achat de 12 sous-marins à la France) et la Nouvelle-Zélande.

Le Vietnam est au cœur de ce dispositif de containment mis en place par Obama. Dans l’archipel des Paracels, zone de pêche et d’hydrocarbures, où Pékin construit des îlots artificiels, le Vietnam est directement menacé par l’expansion chinoise. Comme à son habitude, il doit recourir à une stratégie du faible au fort. Diplomatiquement, il s’appuie sur une double alliance, avec la Russie et avec les Etats-Unis. Comme la Russie est maintenant amie de la Chine, le Vietnam compte sur son allié russe pour modérer les ardeurs de Pékin. La marine vietnamienne a participé à des manœuvres d’entraînement de l’US Navy. Militairement, le Vietnam cherche à développer ses capacités : ses importations d’armes ont progressé de 700% sur la période 2011-2015. Le Vietnam sait qu’il n’est pas assez puissant pour attaquer la Chine, mais il muscle son jeu défensif pour dissuader la Chine de l’attaquer et, en cas d’attaque, pouvoir lui résister victorieusement, comme ce fut le cas en 1979.

La France a la chance d’être aujourd’hui bien vue de toutes les nations riveraines de la Mer de Chine. Puissance ayant écrit le droit de la Mer en 1982, titulaire du deuxième espace maritime du monde (11 millions de km2) et foncièrement neutre en Asie, pourquoi ne chercherait-elle pas à être arbitre, pour une juste répartition des richesses du Pacifique entre tous les peuples asiatiques ?

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