Aussi curieux que cela puisse paraître, le mouvement néoconservateur – qui met la démocratie au-dessus de la paix -, né en Amérique en même temps que le reaganisme et sa lutte contre « l’Empire du Mal », a eu pour père spirituel un ancien militant trotskyste, William Kristol. Et son premier parrain politique, le sénateur Jackson, est venu du parti démocrate. En 1996, Bill Kristol et Robert Kagan affirment, dans un article intitulé « Vers une politique étrangère néoreaganienne », que « les buts moraux et les intérêts nationaux fondamentaux de l’Amérique sont presque toujours en harmonie ». Cette réapparition de la morale en politique étrangère vient détrôner la doctrine Kissinger, qui privilégiait jusque-là l’impératif de la paix, toujours fondée sur la diplomatie classique et le maintien de l’équilibre des forces.

En 1997, les néoconservateurs Bill Kristol, Richard Perle et Paul Wolfowitz créent le « Project for the New American Century », destiné à maintenir l’hégémonie américaine sur la planète en empêchant l’émergence de toute puissance rivale, et à créer un nouvel ordre mondial fondé sur le consensus moral, quitte à multiplier les interventions militaires en organisant des coalitions ad hoc. C’est le retour d’un wilsonisme particulier, le « wilsonisme botté », pour reprendre la brillante formule de Pierre Hassner.

Aux côtés de ces intellectuels figurent des hommes politiques du parti républicain comme Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Cette génération et ces idées seront propulsées au sommet de l’Exécutif américain lorsqu’arrive à la Maison Blanche, en janvier 2001, George W Bush (qui ne partage pas les vues metternichiennes ou kissingériennes de son père). Mais elles se seront déjà manifestées dans le passage de Madeleine Albright au Département d’Etat, qui n’a que mépris pour le vieux système onusien interdisant l’ingérence des puissances dans les affaires intérieures des Etats membres. L’intervention militaire unilatérale de l’Otan au Kosovo foule-t-elle aux pieds la Charte de l’Otan (purement défensive) et celle de l’Onu (qui exige un accord du Conseil de sécurité avant de lancer une guerre) ? En vraie néo-conservatrice qu’elle est, Madeleine Albright n’en a cure, qui souhaite faire prévaloir dans les Balkans sa conception de la justice.

Ce messianisme démocratique se retrouve dans les deux longues guerres que lancera George W Bush. Je ne compte pas parmi elles la première guerre d’Afghanistan, qui est imposée au président américain par les attentats du 11 septembre 2001 : le 7 octobre la guerre commence contre le régime des talibans, qui est chassé de Kaboul le 13 novembre. Ivres d’un succès aussi rapide, les Occidentaux qui organisent une grande conférence sur l’avenir du « Royaume de l’Insolence » à Francfort le 5 décembre 2001, promettent de reconstruire, de démocratiser et de développer l’Afghanistan. Ils confient cette tâche aux soldats de l’Otan, oubliant que le paysan afghan n’a jamais aimé croiser sur ses terres des soldats étrangers en armes. Plutôt que fonder le nouveau pouvoir sur la Loya Jirga (assemblée traditionnelle des chefs de tribu et des oulémas), on prévoit une élection du président au suffrage universel, dans un système à deux tours, qui ne fonctionnera jamais…

C’est le même messianisme démocratique qui fonde l’invasion militaire de l’Irak de Saddam Hussein en mars 2003 : les néoconservateurs siégeant autour de Bush nous expliquent qu’ils vont créer un « Grand Moyen-Orient démocratique », lequel engendrera mécaniquement la paix entre Israël et ses voisins arabes.

L’enlisement de l’Otan en Afghanistan et l’extraordinaire chaos créé en Mésopotamie par l’intervention militaire anglo-saxonne vont sonner le glas de la pensée néoconservatrice aux Etats-Unis. En adressant un message d’ouverture au peuple iranien et au gouvernement des mollahs deux mois après son investiture, le président Obama montre qu’il n’a strictement rien d’un néoconservateur.

Mais, entre-temps, l’école néoconservatrice américaine a fait des émules en Europe. Au Quai d’Orsay, sous les mandats Sarkozy et Hollande, le réseau des néoconservateurs est devenu si puissant et si bien organisé que leurs collègues diplomates l’appellent désormais « La Secte ».

La pensée néoconservatrice, c’est-à-dire la soumission de la politique étrangère à une vision moraliste du monde, va être à l’origine de la destruction par la France en 2011 du régime Kadhafi en Libye, et de la rupture des relations diplomatiques avec la Syrie en 2012. Notre wilsonisme botté va atteindre un sommet en 2013, lorsque la DGSE livre des armes aux « rebelles modérés » de l’Armée Syrienne Libre (lesquelles se retrouvent très vite aux mains d’Al Qaïda, soit vendues, soit saisies), puis lorsque le président Hollande annonce qu’il va faire la guerre au régime de Bachar al-Assad, avant de renoncer à cause du lâchage des alliés britannique et américain.

Aujourd’hui, la doctrine néoconservatrice a sérieusement du plomb dans l’aile, à Washington, à Londres, à Paris. Les trois puissances occidentales capables moralement et matériellement de se battre outre-mer ne sont plus disposées à le faire que contre leur ennemi principal, c’est-à-dire contre le djihadisme islamiste, qui tue leurs enfants, dans leurs rues. Elles ne veulent plus faire la guerre au nom de la démocratie aux quatre coins du monde. Elles ont renoncé au rêve des néoconservateurs qui, sans en avoir forcément conscience, avaient renoué avec la « mission civilisatrice de la colonisation », chère à Jules Ferry. Elles veulent revenir à la diplomatie classique, qui ne soumet pas le dialogue à la vertu de l’interlocuteur. Elles veulent défendre leurs intérêts, ainsi que la paix dans le monde, à laquelle elles accordent un statut d’intérêt suprême.

Emmanuel Macron n’a pas plus d’affinités électives avec Bachar al-Assad que n’en avait François Hollande. Mais il pense, à raison, que tout processus de paix en Syrie excluant Bachar n’a aucune chance d’aboutir. Et qu’en diplomatie, il faut faire passer l’efficacité avant la leçon de morale.

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