L’Etat islamique (EI) fait penser à l’hydre de Lerne, le monstre à plusieurs têtes, que seul Hercule parvint à terrasser. A chaque fois qu’on lui coupait une tête, deux nouvelles affreuses têtes repoussaient aussitôt. Mossoul à peine perdue, voici que les djihadistes refont parler d’eux, très loin du monde arabe et de la Mésopotamie. Au sud de l’archipel des Philippines, dans l’île de Mindanao, les militants du groupe djihadiste Maute (qui a prêté allégeance à l’EI en 2015) ont investi la ville de Marawi, 200000 habitants, à la fin du mois de mai 2017. Sur les sites internet djihadistes, le message est devenu : « Si vous n’arrivez pas à atteindre la Syrie, allez aux Philippines ! ». Pour les jeunes musulmans imprégnés d’idéologie wahhabite qui rêvent d’en découdre les armes à la main comme dans un jeu vidéo, il y a tout un tourisme potentiel du djihad : on peut visiter les rives de l’Euphrate, puis celles du Golfe de Syrte, avant de se diriger vers les eaux turquoise de la mer de Célèbes…

Dans les zones qui passent sous le contrôle de l’Etat islamique, les chrétiens sont toujours ciblés en tant que tels. La BBC a recueilli le témoignage poignant d’une chrétienne, mère de famille de Marawi, qui a dû se cacher avec ses six enfants chez un voisin compatissant pendant onze jours, paniqués à chaque fois que les vociférations des djihadistes se rapprochaient de la palissade derrière laquelle ils s’étaient cachés. Un scénario à la Anne Frank. La peur d’être tué pour ce qu’on est, même pas pour ce qu’on a fait.

Lors de la victoire contre le nazisme en 1945, puis lors de la chute du mur de Berlin en 1989, nous avons cru naïvement que le totalitarisme ne reviendrait plus jamais sur terre. Nous avions oublié le wahhabisme, ce puritanisme musulman prêché au 18ème siècle par un cheikh de la péninsule arabique allié à la tribu des Saoud. Nous n’avons pas saisi quel levier gigantesque fut, pour cette idéologie mortifère, l’addition des pétrodollars et d’une Amérique obsédée par son combat contre le seul soviétisme. A peine coupée la tête du communisme moscoutaire, grandissait la figure hideuse de l’islamisme internationaliste.

Les forces spéciales du gouvernement de Manille n’ont toujours pas repris l’entier contrôle de la ville de Marawi. Quatre cents djihadistes ont déjà été tués, contre une centaine de victimes pour les troupes gouvernementales. On craint que beaucoup de militants islamistes ne parviennent à s’exfiltrer par la mer vers l’Indonésie.

En Occident, il y a toute une tendance intellectuelle qui ne voit dans le djihadisme islamiste qu’une radicalité comme une autre. Un peu comme on voyait, dans les années soixante-dix en Europe, la Bande à Baader allemande ou les Brigades rouges italiennes. La comparaison s’explique par le fait que, comme naguère les groupuscules gauchistes armés en Europe, les mouvements djihadistes d’aujourd’hui n’ont aucune chance de s’emparer d’un Etat. En Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, les djihadistes commettent régulièrement des attentats, mais à un rythme finalement pas très différent de celui des Brigades rouges d’antan. Et les partis ouvertement islamistes reculent dans les consultations électorales.

Cependant, les maîtres à penser de cette tendance intellectuelle occidentale se trompent lourdement. Car ils ne saisissent pas l’impact immense qu’ont eu depuis quarante ans ces mouvements radicaux sur les sociétés des pays musulmans. La violence extrême des djihadistes y est toujours rejetée, mais pas le fond de leur message idéologique. Une partie de leur prédication parvient toujours à faire souche. Dans les années soixante-dix, à Java, les femmes voilées étaient rarissimes. Elles le sont pratiquement toutes aujourd’hui. Dans la province d’Aceh, à la pointe occidentale de l’île de Sumatra, les autorités ont démantelé des églises en 2015, de peur qu’elles ne soient incendiées par des groupes islamistes. Beaucoup d’étudiants indonésiens ont été gratuitement formés dans les universités des pétromonarchies du Golfe Persique. Ils reviennent souvent au pays pour devenir professeurs, et y prêchent naturellement une doctrine wahhabite.

De féroces lois anti-blasphème ont été adoptés durant les mandats de Susilo Yudhoyono (2004-2014), le premier président indonésien à être élu au suffrage universel direct, qui ont fait évoluer la législation vers la charia. La tolérance religieuse disparaît progressivement en Indonésie, comme l’a montré la défaite électorale au mois d’avril 2017 du gouverneur efficace et intègre de Djakarta, Basuki Purnama, victime d’une campagne ciblant sa foi chrétienne. Officiellement, la philosophie de l’Etat indonésien est toujours le Pancasila de 1945, dont les cinq principes sont : la croyance en un Dieu unique ; une humanité juste et civilisée ; l’unité de l’Indonésie ; une démocratie guidée par la sagesse à travers la délibération ; la justice sociale. Soit aucun privilège constitutionnel en faveur de l’islam. Mais, dans la tête des gouvernants comme des gouvernés, il n’est pas anormal de glisser progressivement vers la charia. De facto, sinon de jure, a vécu la neutralité religieuse de l’Etat voulu par Sukarno, le père de l’indépendance. Religion de conquête, l’islam wahhabite n’a pas eu trop de mal à dévorer ses rivales minoritaires, de surcroît beaucoup plus pacifiques, que sont le bouddhisme ou le christianisme.

Au moment où l’Arabie saoudite accuse le petit Qatar de soutenir le « terrorisme », il ne serait pas indu d’exiger d’elle un petit examen de conscience portant sur son idéologie wahhabite, qu’elle a si généreusement exportée à travers la planète, grâce à l’argent de son pétrole.

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