Trop souvent, les conflits contemporains sont analysés en Occident selon une grille manichéenne. Plutôt que de se plonger dans un examen minutieux des racines historiques et des motivations idéologiques, les journalistes – et derrière eux, progressivement, les diplomates – se précipitent pour décréter qui sont les bons et qui sont les méchants. Ca a le mérite, en simplifiant grandement l’explication, de convenir aux formats courts des bulletins des télévisions d’«information» en continu. Sensationnelles, les images sont là pour faire passer une émotion. Le phénomène avait commencé avec l’émergence de CNN, que sa couverture de la seconde Guerre du Golfe (1991) avait installée au sommet de l’Olympe médiatique. Cela s’est poursuivi depuis. Des méchants, des gentils et des images d’enfants ensanglantés : cela ne suffit-il pas pour faire un excellent sujet ? J’appelle ce phénomène l’« hollywoodisation de l’information ».

En décembre 2016, il y eut le siège d’Alep, qui fut décrit comme l’acharnement sadique du méchant Poutine et du méchant Assad contre des gentils rebelles. Aujourd’hui, avec le siège de Mossoul, nous avons le récit des gentils occidentaux et des gentils irakiens bombardant « chirurgicalement » les méchants rebelles de l’Etat islamique. Bien sûr que Poutine et Assad sont des monstres froids. Bien sûr que le criminel Etat islamique doit être effacé de la surface de la terre. Mais, à Alep, les chiites étaient dans le camp des méchants ; à Mossoul, ils sont passés du côté des gentils. A l’évidence, les lunettes manichéennes ne réussissent plus à nous décrypter le Moyen-Orient.

Jamais la chute de Mossoul à l’été 2014 n’aurait pu avoir lieu si sa population, très majoritairement arabe sunnite, n’avait pas pris fait et cause (avant de se raviser) pour les combattants sunnites de Daech, contre les autorités chiites de Bagdad, vécues comme un occupant. En Mésopotamie, les chiites et les sunnites vivaient en bonne intelligence depuis le 7ème siècle (avec des querelles dynastiques mais sans massacres), jusqu’à ce que les Ottomans, puis les Britanniques n’instrumentalisent, à des fins politiques, leurs divergences religieuses. Le nationalisme arabe, né au début des années 1940, avait réussi à les gommer. Durant la guerre Irak-Iran (1980-1988), aucun soldat irakien chiite n’est passé à l’ennemi, alors que la Perse est, depuis sa conversion safavide au 16ème siècle, la grande puissance chiite de la région. A Bagdad, les chiites et les sunnites vivaient parfaitement ensemble, jusqu’à ce que l’invasion américaine de 2003 ne vienne, involontairement, briser cette bonne entente. Il a fallu que les djihadistes sunnites d’Al Qaïda fassent, en février 2006, exploser le dôme de la mosquée d’or de Samarra, mausolée des dixième et onzième imams du chiisme duodécimain, pour parvenir à leurs fins : susciter une guerre civile en Irak, que l’occupant américain ne parviendrait jamais à éteindre.

Avec la reprise de l’aéroport militaire de Taqba le 26 mars 2017, a commencé la libération de Raqqa, ville sunnite baignée par l’Euphrate et fief syrien de Daech. Les Russes et les Américains – dont les chars ont bloqué toute possibilité d’avancée de l’armée turque sur le verrou de Manbij (150 kms au nord-ouest de Raqqa) – sont tombés d’accord pour confier l’opération aux Forces démocratiques syriennes. Ces FDS, conseillées par les forces spéciales américaines, sont principalement composées de combattants kurdes laïcs, mais elles ont su intégrer des soldats sunnites. Ce sont ces derniers qui feront la police, une fois la ville prise. En l’état actuel des haines religieuses, l’erreur suprême eût été d’y intégrer des milices chiites.

L’Irak retrouvera-t-il un jour sa tolérance interconfessionnelle d’antan ? Cela dépendra de la force de caractère de son actuel premier ministre, Haïdar al-Abadi, un ingénieur chiite religieux, formé en Angleterre. Ali al-Sistani, le grand ayatollah chiite de l’Irak, présente l’avantage de récuser le principe du velayat-e-faqih (le gouvernement des clercs), qui est la règle en Iran depuis la révolution islamique de 1979.

Au Moyen-Orient, les deux puissances qui instrumentalisent les divergences religieuses sont deux théocraties riches en pétrole, prétendant gouverner au nom de Dieu : l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. Ces deux puissances se disputent, par communautés locales interposées, le contrôle de cinq pays multiconfessionnels : le Liban, la Syrie, l’Irak, Bahreïn, le Yémen. L’avantage est actuellement à l’Iran, très ancienne nation indépendante, alors que la famille des Saoud n’est forte que de son pacte de 1945 avec l’Amérique.

Le conflit chiites-sunnites a intrinsèquement peu de profondeur idéologique : il s’éteindra le jour où Téhéran et Riad sépareront le politique du religieux.

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