Tout au long de la deuxième moitié du XXème siècle, l’Allemagne occidentale, première puissance industrielle d’Europe, fit le choix stratégique d’obéir à l’Amérique.

Elle se réarma dès 1950, quand les Etats-Unis l’encouragèrent à le faire, dans le cadre de l’Otan. Elle se jeta à corps perdu dans la construction européenne, laquelle avait reçu la bénédiction de Washington. Par le traité de l’Elysée (janvier 1963), elle établit un partenariat politique avec la France gaullienne, qui avait entrepris de restaurer son indépendance. Mais au moment de la ratification, les parlementaires allemands rajoutèrent un préambule rappelant leur lien privilégié avec l’Amérique, qui avait l’avantage de leur offrir une protection crédible face à la menace soviétique.

Quand le général de Gaulle dénonça le « privilège exorbitant du dollar » ou l’aventure militaire américaine en Indochine, les Allemands ne suivirent pas Paris. Ils n’en pensaient pas moins, mais ils voulurent rester loyaux envers leur grand protecteur.

Ce schéma d’une Allemagne qui obéit à l’Amérique n’existe plus. Lors d’une réunion ministérielle de l’Otan, le vendredi 31 mars 2017, le ministre allemand des affaires étrangères a refusé d’obtempérer à une demande que lui faisait son homologue américain. Rex Tillerson était venu à Bruxelles pour demander à ses alliés européens d’accroître leurs dépenses militaires, afin d’atteindre le ratio de 2% du PIB, fixé comme un minimum sécuritaire par l’Alliance Atlantique. L’Otan se réunira en sommet le 25 mai 2017 et dans un twitt émis juste après la visite d’Angela Merkel à la Maison Blanche, le président américain s’était écrié : « L’Allemagne doit beaucoup d’argent à l’Otan et les Etats-Unis doivent être remboursés pour la protection militaire, efficace, et très chère, qu’ils assurent à l’Allemagne ».

Les messages électroniques de Trump manquent parfois d’exactitude juridique : l’Otan n’est pas un club centralisant des dépenses de défense et financé par les cotisations de ses membres ; c’est une organisation faisant travailler ensemble des contingents nationaux, sous intendance nationale, mais sous commandement opérationnel américain. Ce qui est vrai, c’est que l’Allemagne ne dépense pour sa défense que 1,2% de son PIB, contre 3,7% pour les Etats-Unis.

Le ministre allemand a répondu qu’il était irréaliste de penser que l’Allemagne allait du jour au lendemain dépenser 2% de son PIB pour ses armées. Avec pertinence, et peut-être avec une pointe d’insolence, Sigmar Gabriel a ajouté qu’il n’y « avait pas que les dépenses militaires qui contribuaient à la sécurité du monde, qu’il y avait aussi les dépenses de développement ». Dans ce domaine, l’Allemagne, qui y consacre 0,59% de son PIB, est loin devant l’Amérique (0,17%).

Stratégiquement, c’est au début de ce siècle que l’Allemagne commença à prendre ses distances avec les Etats-Unis : elle rejeta la doctrine néoconservatrice (qui, par rapport à la paix, privilégie l’exportation de la « démocratie », si besoin est par la force) ; elle refusa de participer à l’invasion de l’Irak en 2003 et aux bombardements contre la Libye en 2011.

Economiquement, l’Allemagne déteste le protectionnisme de Donald Trump. Le président américain, qui estime qu’on voit « trop de Mercedes à New-York », a signé le 31 mars un Executive Order ordonnant à son administration une analyse critique de la balance commerciale entre l’Amérique et chacun des pays étrangers commerçant avec elle. L’Allemagne est très largement excédentaire. Mais, farouchement attachée au libre-échangisme, elle n’a aucune intention de changer quoi que ce soit à sa politique exportatrice. Cela énervera-t-il l’Exécutif américain ? C’est très possible.

Il s’agit donc désormais pour l’Allemagne d’éviter de devenir la bête noire de M. Trump, surtout au cas où ce dernier parviendrait à faire un deal avec le président chinois. Jeudi 6 avril, Xi Jinping se rendra en Floride pour s’entretenir avec le président américain. La Chine accuse comme l’Allemagne un fort excédent commercial avec l’Amérique. Mais Pékin peut faire un cadeau stratégique à Washington – la mise au pas de la Corée du Nord ; alors que Berlin n’a rien à offrir. Comme Trump est apparu, depuis le début de son mandat, comme fort avec les faibles et doux avec les forts, il est possible qu’après avoir renié son affection pour Taïwan, il se couche une seconde fois face à Xi et dirige sa hargne vers l’Europe, si faible, si divisée.

C’est là que Berlin a un rôle historique à jouer : faire enfin de l’UE, et surtout de ce qui marche le mieux en son sein – l’eurozone -, un bloc capable de résister à l’hégémonisme financier et judiciaire américain. Mais pour cela encore faudrait-il que les Allemands comprennent qu’aucune zone monétaire ne peut exister durablement sans que les Etats les plus riches y aident les plus pauvres.

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