A raison, les autorités françaises commencent à s’inquiéter sérieusement de la situation en Libye. Le lundi 14 décembre 2015, le ministre français de la Défense a sonné l’alarme. Le groupe Etat islamique, déjà bien ancré sur les côtes libyennes (dans les ports de Syrte et de Derna), commence à progresser « vers l’intérieur » du territoire, a déclaré Jean-Yves Le Drian. Le problème est qu’il n’y a pas actuellement de force locale organisée capable, sur ce territoire grand comme trois fois la France, d’arrêter la progression de l’Etat islamique vers les puits de pétrole, situés pour la plupart, dans la région du Golfe de Syrte.

Depuis la disparition de Kadhafi en 2011, le pouvoir d’Etat libyen est en lambeaux. De surcroît, la représentation populaire est divisée entre deux parlements, qui n’arrivent pas à s’entendre. Il y a l’ancien, dit Congrès général national, issu des élections de juillet 2012, qui siège toujours à Tripoli. Et il y a le nouveau, issu des élections de juin 2014, qui siège à Tobrouk. Invoquant des questions constitutionnelles, le parlement numéro 1 a refusé de céder la place au parlement numéro 2. Et chacun dispose de son propre « gouvernement ».

Les grandes puissances, l’Onu et l’Algérie voisine font tous leurs efforts pour tenter d’obtenir, au travers de négociations, la constitution d’un gouvernement d’union nationale, qui réconcilierait la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Le dimanche 13 décembre 2015, s’est tenue à Rome une Conférence sur la Libye, à laquelle a participé le chef de la diplomatie américaine, John Kerry. Les négociateurs tordent le bras des Libyens afin d’aboutir à un accord d’ici le 16 décembre. Les envoyés spéciaux des deux parlements se laisseront peut-être faire, car ils représentent des corps constitués plutôt modérés, et tous deux sont des adversaires résolus de l’Etat islamique. Mais le problème est de savoir si ces Parlements seront suivis par les chefs de milices qui sont censés les « protéger ».

Quelle est au juste la menace pour la France que font peser les quelque 3000 militants de Daesh en Libye ? Les Français redoutent la mise en place d’une stratégie des vases communicants du Levant vers la Libye. La coalition de fait existant entre les Occidentaux et les Russes pour anéantir le nouveau califat d’Ibrahim s’étendant sur l’est de la Syrie et l’ouest de l’Irak fait réfléchir les djihadistes internationalistes. La vie est devenue infernale à Raqqa, et Mossoul risque un jour d’être assiégée. Depuis qu’à l’initiative de la France les convois de pétrole en provenance du territoire de l’Etat islamique sont systématiquement bombardés, les caisses du califat se tarissent. Il n’est plus le pays de cocagne d’antan. Sermonnés par les Américains, les services secrets turcs et les riches Saoudiens ont diminué leur aide aux combattants du calife Ibrahim. Ces derniers doivent, en plus, affronter au sol ces adversaires déterminés que sont les Kurdes, les Yézidis, les combattants chiites libanais du Hezbollah, l’armée syrienne, les Gardiens de la Révolution iraniens et, parfois, les forces spéciales américaines. Cela fait beaucoup d’ennemis.

Pour les islamistes internationalistes, la Libye se présente désormais comme un sanctuaire beaucoup plus attirant que la Mésopotamie ou que le désert syrien. Il est plus vaste et plus riche. Ses immenses côtes méditerranéennes et frontières sahariennes rendent possibles toutes les infiltrations et, si nécessaire, le jour venu, toutes les exfiltrations. De retour de Syrie, nombreux sont les djihadistes libyens ou soudanais à avoir posé leur sac dans le bastion islamiste de Syrte. Qui les empêchera de faire des allers et retours vers Sabratha, ville située entre la frontière tunisienne et Tripoli ? L’antique cité punique, qui compte aujourd’hui 100000 habitants, a été prise en décembre 2014 par les katibas de l’Etat islamique. C’est là que se sont entraînés les commandos islamistes responsables des attaques terroristes en Tunisie, au musée du Bardo puis sur la plage touristique de Sousse.

Les gouvernements de Tripoli et de Tobrouk parviendront-ils à s’entendre pour détruire le cancer de Daesh, qui commence à projeter ses métastases sur l’ensemble du territoire libyen? Si les Libyens demandent l’aide militaire des Occidentaux, ces derniers ne pourront se défiler. Le 31 mars 2011, l’Otan avait, non sans emphase, choisi le nom de « Protecteur unifié » pour son intervention militaire anti-Kadhafi. La protection véritable de la population libyenne n’aura pas duré très longtemps…

Lorsque le président Sarkozy ordonna – avec l’appui de son opposition socialiste – l’intervention militaire de la France contre l’armée de Kadhafi, il ne pensait viser qu’un tyran ; c’est malheureusement tout un Etat qui s’écroula avec lui. Le problème posé aujourd’hui à la France est que reconstruire un Etat est toujours beaucoup plus difficile et long que le détruire.

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