Les militants de la gauche démocratique, laïque et pro-kurde turque n’ont vraiment pas de chance. Depuis le début de l’été, à chaque qu’il y a un gros attentat terroriste sur le territoire turc, ce sont eux les victimes. Le gigantesque attentat perpétré à Ankara le 10 octobre 2015 (97 tués) visait une manifestation pour la paix du Parti de la démocratie des peuples (HDP, gauche, pro-kurde).

Pour la paix ? En effet, Recep Erdogan, le leader « islamo-conservateur » qui gouverne la Turquie sans partage depuis 2003, a lancé son pays dans une « guerre synchronisée » depuis le mois de juillet 2015. Provoquée par l’attentat de Suruç (33 morts) du 20 juillet 2015, elle était censée viser parallèlement deux organisations « terroristes » : l’Etat islamique (Daesh) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Le concept de « guerre synchronisée » a fonctionné comme un écran de fumée pour masquer la réalité de l’Etat profond turc, qui ménage Daesh, tout en se concentrant sur la destruction des autonomistes kurdes. Dès le 24 juillet 2015, les chasseurs-bombardiers turcs sont allés jeter des bombes sur camps d’entraînement du PKK dans la région de Qandil (nord du Kurdistan irakien). Leurs bombardements contre Daesh ne furent que symboliques, destinés à calmer l’allié américain. Pourquoi l’Etat turc se serait-il soudainement retourné contre Daesh, après que son service de renseignement, le MIT, n’eut cessé d’aider l’organisation islamiste, en soignant ses blessés, en lui faisant passer des armes, en laissant les djihadistes du monde entier traverser le territoire turc?

Les manifestants endeuillés du 10 octobre ne protestaient pas uniquement contre la reprise des hostilités contre le PKK, alors qu’une trêve était respectée de part et d’autre depuis mars 2013.
Ils dénonçaient également l’implication de leur pays dans la guerre en Syrie. Beaucoup de Turcs auraient préféré que leur pays s’en tienne à la doctrine du « zéro problème avec nos voisins », exprimée en février 2004 par Ahmet Davutoglu, qui était à l’époque le premier conseiller d’Erdogan, et qui deviendra le ministre des affaires étrangères, puis le premier ministre de Turquie.

Le parti HDP (13% des voix aux élections parlementaires de juin 2015) a si peu confiance dans Erdogan qu’il croit que les kamikazes des attentats de Suruç et d’Ankara auraient été manipulés par les services secrets turcs. On n’en a pour le moment aucune preuve, mais cela rappelle fâcheusement les monstrueux attentats de Moscou de septembre 1999, qui avaient été attribués aux Tchétchènes par le Kremlin, mais qui ont été organisés par le FSB, pour justifier une nouvelle guerre en Tchétchénie.

Recep Erdogan semble gravement atteint par l’hubris, la démesure orgueilleuse des Grecs anciens, dont Thucydide dit qu’elle précipita la chute d’Athènes. Il avait pourtant bien commencé son règne, en suscitant l’adaptation du droit turc aux normes européennes, en encourageant un capitalisme vertueux, en défendant une politique inclusive à l’égard des Kurdes. En politique étrangère, il pratiquait un néo-ottomanisme, fondé sur le retour pacifique de la Porte dans les terres de son ancien empire, dans les Balkans comme au Moyen-Orient et au Maghreb, grâce à ses fondations culturelles et à ses investisseurs. Cela marchait tellement bien qu’il devint le chouchou des Américains, qui comparent les militants islamistes de son AKP (parti de la justice et du développement) aux chrétiens-démocrates allemands. Son prestige est tel qu’il accueille en 2008 des pourparlers de paix israélo-syriens.

Mais après l’opération militaire d’Israël contre Gaza de janvier 2009, Erdogan, qui se sent proche idéologiquement des Frères Musulmans du Hamas, prend la tête d’une campagne contre l’Etat hébreu, effaçant soixante ans de coopération israélo-turque. Il devient un héros, auprès de ses militants, et dans tout le monde arabo-musulman. Dès lors, il ne touche plus terre. Après le début des printemps arabes, il voyage partout pour proposer son modèle. L’islamiste s’est transformé en apôtre de la démocratie, qui traite Israël « d’Etat fasciste » et le maréchal égyptien Sissi de « tyran ». Erdogan est devenu un sultan post-moderne. Elu président, il se fait construire un palais aussi inutile que pharaonique à Ankara. Mais il veut aussi accroître ses pouvoirs constitutionnels. Les élections de juin 2015 ne lui donnent pas la majorité qu’il recherche ? Peu importe : il en convoque d’autres pour le mois de novembre !

La Turquie actuelle n’est plus celle d’il y a cinq ans. Sa paix intérieure est menacée par l’obsession antikurde d’Erdogan. Internationalement, elle s’est inutilement brouillée avec Israël, l’Egypte, la Syrie, la Russie. Quant à l’Union européenne, elle ne supporte plus l’autoritarisme et les manœuvres par-dessous du nouveau sultan. L’hubris d’Erdogan le mène droit dans le mur, mais personne dans son entourage n’ose hélas le lui dire en face.

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