Après dix années d’exercice du pouvoir, la chancelière enregistre dans les sondages en Allemagne des taux de satisfaction supérieurs à 70%. C’est inouï dans l’histoire de son pays, mais aussi dans celle des démocraties occidentales, depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

On ne peut pourtant pas dire que l’Histoire la placera dans la liste des grands chanceliers allemands, au même titre que Bismarck, Adenauer, Brandt ou Kohl. Le premier a réalisé l’unité allemande ; le second la reconstruction ; le troisième l’Ouverture à l’Est ; le quatrième la réunification. Merkel, que laissera-t-elle derrière elle ? Rien de très grand. La réforme, c’est Gerhard Schröder qui l’a faite, en sacrifiant pour cela sa carrière politique. Si, cette année, le budget fédéral est en équilibre, c’est autant à lui qu’à elle que les Allemands le doivent. Dans l’Histoire de l’Allemagne, on retiendra en fait Merkel comme une grande tacticienne et un petit stratège.

Qu’elle soit une grande tacticienne, sa brillante carrière politique le montre. Fulgurante est l’ascension au sein de l’union chrétienne-démocrate (CDU) de cette chercheuse en chimie venue d’Allemagne communiste, qui n’avait pourtant pas appartenu à l’opposition civile et religieuse. Elue au Bundestag dès 1990, elle n’a pas son pareil pour trouver de puissants parrains. Ce sera d’abord Helmut Kohl, qui en fera une ministre des Droits de la Femme, puis de l’Environnement – domaine qui, en Allemagne, n’est pas pris à la légère. Ce sera ensuite Wolfgang Schäuble, qui, au Congrès de la CDU de 1998, la proposera pour le poste de secrétaire général. Quand, pour favoriser son ascension politique et son image dans les médias, il faudra laisser tomber ces deux parrains comme de vieilles chaussettes, elle le fera sans le moindre début d’état d’âme.
Dans le grand cirque de la politique allemande, Merkel apparaît comme un excellent chasseur de chamois. Elle sait escalader sans se faire repérer, elle sait attendre son heure, elle ne tire qu’à bonne distance. Pour tuer, elle n’utilise qu’une seule cartouche. Elle sait aussi passer son tour quand elle a compris que la proie convoitée était hors de sa portée, comme elle le fit en 2002, en laissant l’allié bavarois Edmund Stoiber, le chef de l’Union chrétienne-sociale (CSU), se présenter (en vain) à la Chancellerie.

Victorieuse trois fois consécutivement aux élections générales (de 2005, 2009, 2013), Angela Merkel a montré un exceptionnel talent dans la conquête puis la conservation du pouvoir. Mais elle n’en fera pas grand-chose. Elle appartient à une formation politique profondément pro-européenne et elle dit l’être elle-même. Ayant hérité de Schröder d’une Allemagne forte, elle aurait dû se concentrer sur la tâche de construire une Europe forte. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu devenir le grand leader de l’Union européenne. Il n’y avait personne capable de lui contester cette position, dans l’Europe latine aussi bien que dans celle du Nord.
Elle aurait pu reprendre à son compte la stratégie de Lisbonne (2000), qui voulait que l’UE devienne un modèle d’ « économie de la connaissance ». Elle s’est contentée de laisser l’Allemagne accumuler les excédents commerciaux et les pays latins les déficits, sans voir ce que cette situation avait de malsain.

On a l’impression que la Chancelière s’enorgueillit de ne pas avoir de vision. Qu’elle sent confusément que son peuple déteste les grands desseins, après en avoir tant souffert par le passé (la Weltpolitik de Guillaume II, la recherche hitlérienne de l’ « Espace vital », etc.). Qu’elle estime que son rôle est de suivre le vent, plutôt que prétendre le souffler. Qu’elle redoute de mal agir, en agissant trop.

En janvier 2003, alors qu’elle dirige l’opposition, elle refuse de critiquer le projet américain néo-conservateur d’invasion de l’Irak. En mars 2011, bien installée au pouvoir, elle s’abstient au Conseil de sécurité de l’Onu sur le dossier libyen. Voter carrément oui, ou carrément non, lui apparaissait-il obscène ?

A l’automne 2008, elle semble désemparée par la crise financière venue d’Amérique. Au G-20 exceptionnel de Washington du 15 novembre 2008 (consacré aux marchés financiers), c’est Sarkozy qui est à la manœuvre au nom de la zone euro, pas elle – même si elle accepte sans barguigner d’épauler les initiatives du président français.
C’est sur la crise de la dette souveraine grecque que Merkel montrera le plus gravement son défaut de sens stratégique. Au début de 2010, alors que l’incendie a pris dans l’école, la directrice Angela sermonne le cancre grec, au lieu de faire sortir tous les élèves en rang, sans panique. Pour punir une économie représentant 2% de son Pib, la Chancelière a risqué de détruire toute la zone euro. A cette époque, elle aurait dû envoyer un seul message aux marchés : « Circulez, il n’y a rien à voir ; nous n’abandonnerons jamais nos amis grecs ! ». Quitte à convoquer ensuite le premier ministre grec, pour lui dire, en privé : « maintenant, vous me remettez vos comptes publics d’équerre ! »

Enfin, où est la vision stratégique, dans cette déclaration, prise sous le coup de l’émotion provoquée par la photo d’un garçonnet kurde mort noyé sur une plage turque, d’une Allemagne « prête à accueillir 800000 réfugiés ». Combien de miséreux en Afrique et au Moyen-Orient a-t-elle ainsi mis en marche vers l’Europe ? Quelles conséquences pour ses partenaires européens ? Ce soudain et gigantesque appel d’air à l’immigration de Merkel est d’autant plus étonnant que la Chancelière avait déclaré, en octobre 2010, que le « multiculturalisme allemand » avait totalement échoué. A force de piloter l’Allemagne le nez fixé sur les sondages, la Chancelière risque de rater son rendez-vous avec l’Histoire européenne.

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