« Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », nous enseignait Charles Péguy, quatre ans avant d’être fauché par les mitrailleuses allemandes.
Qu’a-t-on vu dans ce référendum du jeudi 23 juin 2016, où le peuple britannique se prononça à 52% pour quitter l’Union européenne ?
En portant le regard de Candide sur la seule Angleterre, une chose saute aux yeux : l’impéritie de David Cameron. Voici un leader pro-européen qui fit cette promesse de consultation populaire (qu’il croyait gagner haut la main) pour de simples considérations politiciennes au sein des Tories. Pour s’assurer une emprise éphémère sur le parti conservateur, Cameron a pris le risque de détruire deux grandes constructions politiques ayant fait leurs preuves dans l’Histoire : l’une vieille de près de soixante ans (l’UE), l’autre – le Royaume-Uni – remontant à 1707. Les démocraties devraient se forcer à respecter un principe sacro-saint de bonne gouvernance : ne jamais subordonner les décisions stratégiques de politique étrangère aux considérations subalternes de politique partisane.
En prenant du champ et en tournant ses yeux vers l’ensemble du continent européen, on constate un phénomène de méfiance continûment croissante et délétère, envers l’Union européenne, par les peuples qui la constituent. Cela a commencé par le vote français du 29 mai 2005, rejetant une Constitution européenne qui avait, pourtant, été en grande partie écrite par des publicistes français.
Comment expliquer cette ère du soupçon européen ? Que s’est-il passé, en l’espace d’une vie d’homme, pour voir des nations européennes, ayant naguère proclamé leur rejet du nationalisme, s’y plonger aujourd’hui avec délices ? Pour Robert Schuman et Jean Monnet, les pères de la construction européenne, le concept de nation était en soi dangereux car il avait failli provoquer, après deux guerres mondiales, l’extinction de la civilisation européenne. Dans le processus d’édification des organes européens, Monnet invente la Commission, institution doublement originale. Premièrement, elle est composée d’hommes politiques nommés par les nations membres, mais ceux-ci s’engagent à ne servir que l’intérêt de l’union. Deuxièmement, elle détient le monopole de l’initiative législative européenne (les fameuses « directives »).
Dans son discours à la jeunesse allemande, prononcé devant une foule enthousiaste à Ludwigsburg, le 9 septembre 1962, le général de Gaulle n’utilisa pas une seule fois le mot nation. Il conclut son voyage triomphal en Allemagne en invitant son auditoire à « construire l’union de l’Europe » sur la base de l’amitié franco-allemande. A l’Elysée, Charles de Gaulle fit en sorte que la France remplisse entièrement, et avec de l’avance sur le calendrier, ses obligations contractées au titre du traité de Rome (signé en 1957, soit un an avant son retour aux affaires).
Du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, l’Europe politique connaît son âge d’or. Pour répondre à la destruction en 1971 par les Etats-Unis du système monétaire international qu’ils avaient eux-mêmes institué en 1945 à Bretton Woods, le couple franco-allemand recrée la stabilité des changes, à l’intérieur de l’espace européen (c’est le serpent monétaire, puis l’euro). Cette Europe institutionnelle-là fait l’admiration du monde entier et toutes les nations européennes qui n’y sont pas encore aspirent publiquement à y entrer.

Deux erreurs stratégiques vont ensuite être commises. La première fut, en 1997, de ne pas subordonner l’élargissement de l’Union à son « approfondissement ». Il était pourtant évident qu’un club à 25 ou 30 ne peut pas fonctionner comme un club à 6 et qu’une nouvelle gouvernance aurait dû être inventée.
La seconde erreur stratégique est issue d’un raisonnement erroné, qui domina les leaders européens de la fin du XXème siècle: les frontières sont néfastes à l’accomplissement de l’homme ; nous les avons abolies entre nous ; notre union n’a pas besoin de frontières fortes.
La fin du protectionnisme commercial a provoqué l’invasion des produits chinois et la destruction des industries moins fortes que l’allemande. Le chômage de masse est apparu. Les gouvernements n’ont pas vu que l’insécurité économique accroît mécaniquement les paniques morales et culturelles de leurs sujets. Or la faiblesse des frontières de Schengen provoquait une immigration de masse en provenance de régions du monde culturellement très différentes. Comme naguère son homologue français, le déclassé britannique n’a plus supporté de partager avec des étrangers les services sociaux de son Etat providence. La mondialisation heureuse se révélait un mythe. Les Européens se pensèrent davantage en êtres culturels qu’en simples consommateurs. L’UE entrait en pleine crise existentielle car, parmi ceux qui la rejetaient, beaucoup étaient les plus attachés aux valeurs ancestrales du continent.

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