L’intérêt de la publication des Panama papers est qu’il révèle une ligne de fracture dans la géopolitique contemporaine qui n’apparaît que très rarement au grand jour. Cette ligne de fracture sépare les Etats de droit des autres Etats. C’est sans doute aujourd’hui la ligne de fracture la plus pertinente et la plus lourde de conséquences dans le domaine des Relations internationales.

Il n’y a pas, sans Etat de droit, de développement économique durable. Il n’y a pas, sans Etat de droit, de système économique profitable à l’ensemble de la population d’un territoire donné. L’économie de marché sans Etat de droit, c’est la loi de la jungle et le règne des mafias. Seul un Etat de droit est en mesure de rassurer les investisseurs internationaux et de faciliter la collecte de l’épargne intérieure, qui viennent ensuite nourrir les investissements productifs, indispensables au décollage de toute économie.

Lorsque vous énoncez ces vérités de bon sens, l’on vous objecte parfois la réussite économique de la très opaque dictature « communiste » chinoise. La réalité est que c’est une réussite en trompe-l’œil. Dès qu’un Chinois devient riche, il n’a plus que trois idées en tête : se procurer un passeport australien, placer son magot en Occident, envoyer ses enfants étudier dans une université américaine. Pourquoi ? Parce que, dans son for intérieur, il n’accorde aucune confiance au mode de gouvernement de son pays. Et il a bien raison. Avec des banques aux bilans truqués et aux engagements mégalomaniaques, le système financier chinois peut s’effondrer à tout moment. Si l’on ajoute le train de vie faramineux des princes rouges, l’existence d’un lumpenprolétariat considérable dans les grandes villes, et le développement d’une classe moyenne occidentalisée allergique aux injustices, on tombe, en Chine, sur un cocktail explosif. L’Empire du Milieu n’est pas à l’abri d’une nouvelle révolution. Les Chinois sont très nationalistes. Mais c’est leur pays qu’ils aiment, pas le parti qui les dirige depuis 1949. Le président Xi Jinping a fait le la lutte anti-corruption sa priorité. Est-ce un réel combat, sincère et tous azimuts, ou seulement un prétexte pour éliminer ses rivaux au sein du Parti communiste chinois ? Le chef de l’Etat chinois est-il en mesure d’expliquer le recours par ses proches à une société panaméenne pour placer leurs fortunes ? Sinon, seront-ils sanctionnés ? Cela semble mal parti, lorsqu’on constate le silence actuel de la presse d’Etat chinoise sur cette affaire.

En Russie, le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, a accusé le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ, 106 rédactions à travers la planète, dont celle du Monde) d’être lié à la CIA. Cette défense est pathétique. Vladimir Poutine est un tsar que l’histoire retiendra. Il a su rendre au peuple russe sa fierté. Récemment, il a eu le courage d’envoyer son armée en Syrie. Il a empêché Damas de tomber aux mains de rebelles, qui auraient immédiatement commis un génocide des Alaouites, expulsé les Chrétiens vers le Liban, imposé la charia et brûlé toutes les églises de la ville où, jadis, Saint-Paul se convertit. Mais le grand échec de Poutine est qu’il n’a pas réussi à édifier un Etat de droit en Russie. Il a un peu essayé, avec l’épisode Medvedev, puis il a renoncé. Un de mes amis entrepreneurs vivant à Moscou, russophile et russophone, me confiait, bien avant l’éclatement de ce scandale, que la corruption était telle en Russie, qu’il pensait qu’elle pourrait un jour dissoudre le pays, à l’image d’une barre de métal plongée dans un bol d’acide. Le même fléau sévit en Ukraine, en pire.

Le problème de la corruption réside moins dans le montant des pots-de-vin versés que dans les investissements publics erronés qu’ils suscitent. Tel ministre va décider de la construction d’une infrastructure inutile au développement de son pays, au coût de 200 millions de dollars, uniquement pour toucher sa petite commission de cinq millions. Dans la corruption, il y a un effroyable coefficient multiplicateur du gaspillage de l’argent public. Notre ancien ministre du budget, Jérôme Cahuzac, est cité dans lesPanama Papers. S’il s’agit de l’argent liquide qu’il a gagné comme chirurgien esthétique et placé ensuite en Suisse, on n’apprend rien de nouveau. Mais s’il s’agissait de pots-de-vin reçus quand il était au cabinet du ministre de la Santé Claude Evin pour des autorisations de mise sur le marché de médicaments, ce serait gravissime.

Notre pays, la France, a beaucoup de défauts, dont celui d’être quasi-allergique à la réforme. Mais il a une force, dont nous devrions être fiers : celle d’être un Etat de droit, disposant d’une administration recrutée au mérite, d’une justice indépendante, et d’une presse libre et pluraliste. Autant d’instruments qui seront indispensables un jour, à toute équipe d’alternance décidée à vraiment relever le pays.

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