Y a-t-il quelque chose d’irrationnel dans ce vote du peuple grec au référendum du dimanche 5 juillet 2015 ? La réponse est évidemment oui. Tout a d’ailleurs été irrationnel dans cette histoire. Dans une démocratie parlementaire comme celle de la Grèce, le recours au référendum est lui-même étrange, surtout pour trancher de la faisabilité d’un plan d’austérité et de réformes structurelles exprimé dans un Mémorandum européen passablement technique de dix pages. Piloter l’économie d’un pays moderne n’est pas une chose simple. Dans des affaires aussi complexes, la démocratie directe n’a pas sa place. Même dans une démocratie ayant une vieille expérience du référendum comme la Suisse, les questions ne sont pas aussi compliquées. Quand on a demandé aux Suisses en 2002 s’ils voulaient abaisser chez eux la durée légale de la semaine de travail de 42 heures à 37h30, et qu’ils ont refusé par 74,6 % des voix, c’est une question simple qu’ils eurent à trancher. Un gouvernement, c’est comme le pilote d’un navire de croisière. On lui donne la barre pour cinq ans. Si on a le sentiment qu’il a réussi, on le maintient à la barre. C’est ce qu’ont récemment fait les Allemands avec Angela Merkel ou les Anglais avec David Cameron. Sinon, on le change. Le référendum français de 1969 sur la réforme du Sénat et la régionalisation avait beaucoup moins de rationalité : ce n’est pas à une population tout entière de trancher les mérites de tel ou tel type de bicamérisme, de tel ou tel système de décentralisation. La vérité est que Charles de Gaulle avait trouvé là un moyen élégant pour quitter le pouvoir.

Elu il y a cinq mois, le gouvernement Tsipras n’avait aucun besoin de confirmer sa légitimité démocratique. Mais en ayant la victoire modeste, en sacrifiant son turbulent ministre des finances qui avait accusé de « terrorisme » les créanciers de la Grèce, en retournant à Bruxelles fort du soutien de l’union nationale de sa majorité et de son opposition pro-européenne, le jeune premier ministre grec n’a pas mal joué. Saura-t-il rattraper le coup auprès de dix-huit chefs de gouvernement tout aussi légitimes que lui et qui, pour beaucoup d’entre eux, ont su imposer à leurs peuples d’importantes réductions budgétaires ? C’est trop tôt pour le dire.

La Grèce mériterait-elle d’être expulsée de la zone euro ? Oui si on considère qu’elle a été le plus mauvais élève de la classe européenne et que sa faillite financière – la sixième de son histoire depuis sa libération du joug ottoman – relève de sa seule responsabilité. Non si l’on considère qu’il n’y a pas à l’école de mauvais élève, mais seulement de mauvais professeurs. Dans la construction européenne, le plus vieux professeur s’appelle la France. Son diplôme porte les signatures de Jean Monnet et Robert Schuman. Son enseignement a pris le visage successif de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand, de Jacques Delors. Or le niveau de ce prestigieux professeur est soudain tombé en chute libre, à la fin du XXème siècle. Ce fut avec Jacques Chirac. Sur le plan financier, la France avait inventé la règle des 3% maximum de déficit budgétaire et elle a été la première à la fouler aux pieds. Sur l’aspect institutionnel, au sommet européen informel de Noordwijk (Pays-Bas) de mai 1997, Chirac a laissé passer cette folie d’un élargissement préféré à l’approfondissement. Un économiste athénien, à qui j’avais confié ma perplexité lors de la première crise du printemps 2010, m’avait répondu : « Vous voulez comprendre la Grèce ? Mais c’est très simple. C’est la France, en pire ! »
Paresse, arrogance, individualisme, goût de la triche, ivresse idéologique, procrastination, sentiment d’être le centre du monde : tous ces défauts sont assurément applicables à la Grèce des trente-cinq dernières années. Mais ne le sont-ils pas aussi, dans une certaine mesure, applicables à la France ?

A l’école de la zone euro, l’Allemagne est le censeur des études. Il ne faut pas se raconter d’histoire. L’euro n’a jamais été une monnaie commune, issue d’un compromis entre les économies du nord et celle du sud de l’Europe. L’euro a toujours été un mark, que les Allemands, avec réticence, ont ouvert, pour des raisons politiques, à leurs partenaires de l’Union européenne. Quand les Grecs se sont mis à s’endetter à tout va, ce fut pour acheter des produits allemands. Coupable fut le silence du censeur allemand face à ce jeune élève grec devenu fou au début des années 2000.

Cependant, l’adhésion à l’euro fut une décision libre. Il est normal de demander aux membres d’un club d’en respecter les règles. Mais n’oublions pas que l’expulsion d’un membre serait un constat de faillite et ternira la réputation du club tout entier aux yeux de la planète. Sauver la Grèce, y compris de ses défauts, est une responsabilité historique de l’Union européenne. Si Tsipras est assez sage pour saisir la main qu’on lui aura tendue. Pour la dernière fois.

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