Personne ne sait – et peut-être même pas lui-même – ce qu’il y a dedans la tête d’Alexis Tsipras. Ce qui est certain est ce que l’on voit du dehors. C’est un homme qui n’a pas pété les plombs. Ni l’énormité de la pression économique extérieure, ni la magnitude de sa réussite politique intérieure n’ont réussi à le faire dérailler. Toujours simple et modeste dans son apparence, il a, dans cette tempête, su conserver à la fois sa vision stratégique et ses aptitudes tactiques. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, tout le monde doit reconnaître que ce premier ministre de 40 ans se révèle être un exceptionnel barreur par gros temps.

Lorsque Tsipras annonça, le samedi 27 juin 2015, qu’il allait convoquer un référendum sur le Memorandum des exigences européennes en matière de réformes structurelles, la totalité des commentateurs à l’étranger et plus de la moitié en Grèce crièrent au fou. Trois jours avant le dimanche 5 juillet, date du scrutin, le grand journal de référence du pays fit circuler un sondage prévoyant une victoire du oui, laquelle entraînait une démission quasi-automatique du premier ministre. Les premiers sondages sortie des urnes ne donnaient que 51% pour le non, que Tsipras avait préconisé. A la fin du comptage, le succès du premier ministre devenait éclatant, avec plus de 61,3% de non. Tout autre que lui n’aurait pas résisté à la tentation d’aller fêter, au moins dix minutes, son succès avec la foule de ses militants qui chantaient O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao, le chant des partisans communistes de la deuxième guerre mondiale. Au lieu de cela, il apparut tard dans la soirée sur les écrans de télévision, en costume sombre, dans son bureau du Palais Maximou, devant un drapeau grec et un drapeau européen. Solennellement, il appelait à l’union nationale et promettait qu’il ferait tous ses efforts pour obtenir à Bruxelles un accord qui maintienne la Grèce dans la zone euro. Le lendemain, en réunissant autour de lui, dans le bureau du président de la République, les leaders des principaux partis politiques grecs, il réalisait pratiquement cette unité nationale. Tous de lui donner mandat de maintenir la Grèce dans l’euro. Quand, le mercredi 8 juillet 2015, il s’exprime devant le Parlement européen à Bruxelles, Tsipras représente indéniablement l’entièreté de la nation grecque.
« Toutes proportions gardées, Tsipras aujourd’hui, c’est Charles de Gaulle en 1958 », avance Kostas Vergopoulos, 73 ans, professeur émérite d’économie à l’Université Paris 8, en vacances dans sa maison familiale à Athènes. « De Gaulle est arrivé au pouvoir grâce aux partisans de l’Algérie française, mais, par pragmatisme, il a ensuite décidé de donner l’indépendance à l’Algérie. Toutes choses égales par ailleurs, Tsipras est en train d’opérer la même manœuvre. Il est arrivé au pouvoir grâce aux déçus des politiques bruxelloises. Mais il veut aujourd’hui réconcilier la nation avec la zone euro, en se faisant fort d’obtenir de Bruxelles un service de la dette qui soit supportable par l’économie grecque ! », poursuit le professeur retraité, éditorialiste épisodique au Huffington Post, et vieil ami d’Alexis Tsipras, avec qui il discute souvent d’économie.

Pour Kostas Melas, professeur au Panteion, le Sciences Po d’Athènes, « Tsipras a accédé à un nouveau statut grâce au succès de son référendum. Car ce résultat électoral a été son succès personnel, pas celui de Syriza. Il a balayé tous les autres hommes politiques grecs. Beaucoup d’électeurs de droite ont voté pour lui, aux élections de janvier 2015, comme au référendum. En six mois, de leader de parti, il a réussi à se transformer d’abord en un premier ministre écouté sinon respecté à l’étranger ; et aujourd’hui en une sorte de père de la nation ».
L’homme d’affaires Philippe Embiricos, héritier d’une très vieille famille d’armateurs, pense aussi que le Premier ministre a réussi à larguer toutes les chaînes idéologiques qui le liaient à l’extrême gauche grecque, pour incarner simplement l’exigence d’un système capitaliste plus humain. Devant le Parlement européen, Tsipras a cité Sophocle, en disant que l’aspiration à la justice était une exigence première de l’homme. En matière économique, il n’a pas dénoncé le capitalisme en tant que tel. Se voulant pragmatique, il s’est contenté de dire « La Grèce était devenue le laboratoire des politiques d’austérité. Force est de constater que cette expérience n’a pas marché ! »

Tous les amis de Tsipras estiment que ses six mois d’exercice du pouvoir l’ont profondément changé. Il a dépassé son engagement dans les jeunesses communistes, et s’est rallié à l’économie de marché. « Pour lui, le capitalisme est le pire des systèmes économiques, à l’exception de tous les autres », explique Kostas Melas.
Aux yeux du journaliste économique, commentateur à la télévision nationale, George Papageorgiou, « Tsipras n’est pas un idéologue. Il a hérité d’une situation extrêmement dégradée. En 2010, la Grèce s’est retrouvée surendettée, avec un décalage significatif de compétitivité. Au lieu de restructurer sa dette dès cette époque, on lui a fait de nouveau prêts, afin de pouvoir sauver les grandes banques privées européennes, qui avaient tant investi en titres de dette grecs. Et ensuite le pays est allé de piège en piège. Tsipras a seulement l’ambition de sortir son pays de ce cercle vicieux dette, austérité, récession, mécontentement populaire. 25% de richesse nationale en moi : vous n’avez ce genre de phénomène qu’en temps de guerre! ».
Les observateurs de la scène grecque qui ont fait le choix de regarder Tsipras avec empathie – même s’ils ne viennent pas comme lui de l’extrême gauche – estiment que son cerveau ne carbure plus depuis longtemps à l’idéologie. Ils pensent que le Premier ministre a tout à fait conscience des réformes structurelles dont a besoin la Grèce. Ils pensent aussi qu’il veut rester au pouvoir afin de les réaliser lui-même. Aucune tentation de Venise chez Tsipras. Le premier ministre souhaite combattre l’évasion fiscale et réduire l’inefficacité du secteur public.

« Tsipras essaie d’obtenir des ajustements au programme de réformes structurelles pour achever deux objectifs, estime Papageorgiou. 1)leur acceptabilité par le peuple et la classe politique ; 2)la remise en marche d’une machine économique viable. Il fallait donner une chance à Tsipras dès son arrivée au pouvoir, et les Européens ne l’ont pas fait, par pure idéologie ! »
A coup sûr, Tsipras, ingénieur de formation, n’a pas montré les deux grands défauts de son ex ministre des finances Yanis Varoufakis (limogé le lendemain du référendum), issu de la gauche caviar et professeur d’université: l’arrogance idéologique et le narcissisme médiatique.
On n’a jamais vu Tsipras exposer prétentieusement des idées de « marxisme libertarien », ou arriver au parlement en moto de gros calibre, ou se faire photographier par un magazine people en train de déjeuner avec son épouse sur une magnifique terrasse d’appartement dominant tout Athènes.

25 ans de militantisme et de leadership (successivement au lycée, à la fac, à l’intérieur des organisations d’extrême gauche puis de gauche européenne, au Parlement, au gouvernement) a fait de Tsipras un orateur et un animal politique hors pair, qui a le sens du timing et de sa base électorale. Dans sa tête, Alexis Tsipras a su combattre le narcissisme et rester modeste. Mais c’est la modestie des très grands ambitieux. Des hommes qui ne veulent pas seulement jouir du pouvoir pour le pouvoir, mais qui veulent rester dans l’Histoire, comme les sauveurs de leur nation.

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