A l’occasion du centième anniversaire de la sinistre journée des premières arrestations de notables arméniens à Istanbul en 1915, le pape François a rappelé, dimanche 12 avril 2015, que le génocide des Arméniens de Turquie était le premier d’un siècle qui allait hélas en connaître d’autres. Cette affirmation factuelle a suscité la colère des autorités d’Ankara, qui ont rappelé pour consultations leur ambassadeur auprès du Vatican. Le gouvernement turc reconnaît certaines souffrances subies par les Arméniens pendant la première guerre mondiale, mais il les relativise en les comparant à celles endurées par d’autres communautés durant ce crépuscule sanglant de l’Empire ottoman. Or c’est un fait établi que le leader du gouvernement turc Talaat Pacha ordonna qu’on tue tous les Arméniens, femmes et enfants compris, sous prétexte qu’ils auraient formé une cinquième colonne en faveur de l’ennemi impérial russe. Le massacre devait être total, de peur que les éventuels survivants se vengent, comme l’a expliqué lui-même Talaat Pacha à l’ambassadeur américain Morgenthau. Ce génocide, qui a fait plus d’un million de victimes, a bien eu lieu. C’est une réalité historique, que personne ne peut changer.
Le génocide de 1915-1916 avait été précédé par les « assommades » des années 1884-1886, organisées à Istanbul, Trébizonde, Dyarbakir, et d’autres villes de l’Empire ottoman, qui avaient déjà tué plus de cent mille personnes. Tant que la Turquie ne fera pas l’effort de regarder son histoire en face, tant qu’elle ne reconnaîtrera pas la réalité du génocide arménien, elle ne pourra jamais s’intégrer pleinement dans le monde européen et méditerranéen. On ne demande pas de repentir aux Turcs, d’autant plus que le créateur de la Turquie moderne, le général Mustafa Kémal, n’a absolument pas trempé dans ces abominables massacres. On demande simplement aux Turcs de respecter l’Histoire. A l’Institut catholique de Paris, on enseigne heureusement qu’à la Saint-Barthélémy 1572 le parti catholique a fait massacrer et jeter dans la Seine trois mille protestants innocents. On y enseigne aussi que le tribunal du Saint Office, en 1633, s’acharna à tort contre le savant Galilée, qui défendait la vérité copernicienne que la terre tourne autour du Soleil et non l’inverse. Le fait que l’Eglise ait reconnu ses fautes, voire ses crimes, n’a détourné d’elle aucun fidèle. Son prestige s’en est même trouvé rehaussé.

Pourquoi l’influence germanique est-elle si prégnante aujourd’hui dans les pays d’Europe de l’Est occupés naguère par la Wehrmacht ? La puissance de l’économie allemande n’est pas la seule responsable. En respectant l’Histoire, en reconnaissant l’étendue et l’abomination des massacres commis par le régime nazi, les Allemands ont regagné progressivement la confiance, puis le respect de leurs voisins européens. Berlin est une ville où il fait bon se promener pas seulement parce qu’elle est jeune, verte, ouverte. L’atmosphère y est légère parce qu’aucune chape de plomb n’a été jeté sur la réalité historique. Les Allemands ont fait preuve d’une grande maturité culturelle lorsqu’ils ont construit, non loin de l’ancien Bunker d’Hitler, un mémorial à l’Holocauste. En s’agenouillant, en 1970, au mémorial du ghetto de Varsovie, le chancelier Willy Brandt a montré un magnifique respect pour l’Histoire. Ce respect a donné un futur possible à son projet d’Ostpolitik, qui était la réouverture culturelle et économique de l’Allemagne vers les pays de son voisinage oriental.
Faute de reconnaître la réalité et l’étendue des crimes commis par l’armée impériale japonaise dans sa guerre d’agression contre la Chine (1931-1945), le gouvernement de Tokyo ne parviendra jamais à recréer un climat de confiance avec Pékin.
Est-ce à dire que seuls les pays vaincus auraient à reconnaître la réalité des pages noires de leur histoire ? Bien sûr que non. L’historiographie occidentale a, heureusement, établi depuis longtemps l’abomination de ce crime de guerre que fut le bombardement de Dresde par la RAF du 14 février 1945 (200000 morts, dans une ville qui n’avait plus d’importance stratégique). Hiroshima était peut-être indispensable ; Nagasaki certainement pas.

Lors du Sommet des Amériques, tenu à Panama le samedi 11 avril 2015, Barack Obama ne s’est pas contenté d’une main tendue à Cuba et de l’abrogation d’un scandaleux embargo. Le président des Etats-Unis a reconnu la réalité historique des ingérences passées de son pays dans les Etats souverains d’Amérique latine. Et il a annoncé qu’elles ne se reproduiraient pas.
Si le Président Hollande décidait de ne pas se rendre à Moscou le 9 mai 2015, il commettrait un manque de respect pour l’Histoire, dommageable pour nos relations futures avec la Russie éternelle. Car, qu’on le veuille ou non, c’est bien l’armée Rouge, commandée depuis Moscou, qui se sacrifia le plus pour la victoire commune contre le nazisme en 1945.

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