Le 15 septembre 2011, tout juste débarqués d’hélicoptères militaires sur la corniche de Benghazi, le président Nicolas Sarkozy et le premier ministre David Cameron s’adressèrent à une petite foule libyenne compacte, qu’on avait pour eux réunie à l’avance, derrière des palissades de toile improvisées. Rien ne manquait : ni les gardes du corps arrivés la veille, ni les petits drapeaux tricolores, ni les affiches reconnaissantes écrites en français ou en anglais, ni les you-you des femmes et des enfants, ni bien sûr les caméras de télévision. Les publics visés par ces images d’euphorie libératrice étaient ceux de France et de Grande-Bretagne, les deux pays qui avaient entrepris depuis le mois de mars 2011 de renverser la dictature de Kadhafi par la force.
Quelle belle revanche de l’expédition franco-britannique ratée de novembre 1956 à Suez contre le dictateur Nasser, où les deux vieilles puissances coloniales avaient été huées par les foules arabes, après avoir été torpillées par leur allié américain ! Mais après avoir ressenti le frisson de la gloire militaire et recueilli l’apparente gratitude de la rue arabe, les deux leaders européens sont passés à autre chose. Ils ont oublié la Libye qui, petit à petit, a sombré dans le chaos. Et la population de Cyrénaïque a commencé à éprouver dans sa chair le principe politique qu’il y a pire que la dictature, il y a l’anarchie ; et pire que l’anarchie, c’est la guerre civile. C’est difficile à reconnaître par les citoyens occidentaux qui ont reçu dans leur berceau la paix civile et la démocratie, mais un ordre injuste est toujours préférable à la loi de la jungle.

Dictateur fantasque et cruel, le colonel Kadhafi avait mille défauts. Mais son régime pseudo-révolutionnaire – en réalité très attaché à maintenir l’équilibre tribal – présentait trois mérites, outre de s’être rallié à l’Occident en 2003. Premièrement, il maintenait la sécurité sur les immenses étendues de sable de son pays. A parcourir en voiture les mille kilomètres de route séparant Tripoli de Benghazi, on ne prenait à son époque pas le moindre risque. Aujourd’hui, un tel voyage serait impensable. Deuxièmement, il pourchassait inlassablement les islamistes, les empêchant de déstabiliser les Etats du Sahel. Troisièmement, à la demande des Etats européens, il empêchait les immigrants clandestins venus d’Afrique subsaharienne d’utiliser le territoire libyen pour se lancer dans une dangereuse traversée de la Méditerranée vers la côte italienne. Ces trois fonctions que remplissait Kadhafi, la France, après l’avoir tué, n’a pas imaginé devoir les remplir à son tour. Irresponsable est le premier adjectif qui vient à l’esprit.
Maintenant qu’on a détruit l’Etat libyen, il est évidemment beaucoup plus difficile de le reconstruire. Car, comme me le faisait un jour remarquer Lech Walesa, il est aisé de passer d’un aquarium à une bouillabaisse, mais plus dur de réaliser l’inverse.
Depuis un an, ce sont plus de deux cents mille immigrants africains, dont les familles se sont cotisées pour payer les passeurs, qui se sont lancés depuis la Libye dans l’aventure périlleuse de la traversée de la Méditerranée, vers une Europe rêvée en eldorado. Stopper en mer une telle invasion est un exercice compliqué, tant sont fortes la cupidité des passeurs arabes, la volonté des migrants d’atteindre leur but, la sollicitude naturelle des marines occidentales. Dans ce manège qui dure depuis quatre ans, on voit des passeurs totalement indifférents à la vie humaine exploiter sans vergogne le bon cœur des Etats européens. Les noyés sont simplement à passer par pertes et profits. Ce cynisme me rappelle une scène que j’avais vécue en 1992 à Mogadiscio. Réclamant une augmentation de leurs salaires, les gardes armés somaliens d’un centre de nutrition d’enfants mis en place par une ONG française s’étaient lancés dans une grève d’un type particulier. Ils empêchaient toute nourriture de parvenir aux enfants – dont beaucoup appartenaient à leur propre tribu – sachant pertinemment que les Blancs craqueraient avant eux devant la souffrance enfantine…

La seule solution est la prise de contrôle des ports libyens, sous mandat du Conseil de sécurité de l’Onu, par une coalition armée d’Etats, européens ou non. Il faut empêcher les embarcations affrétées par les trafiquants de prendre la mer. On pense à des contingents venus d’Italie, de France, de Grande-Bretagne, mais aussi d’Egypte ou du Qatar. L’émirat s’est tellement activé dans la chute de Kadhafi qu’il lui incombe l’obligation morale de réduire le chaos. Si par extraordinaire l’Algérie était volontaire pour envoyer un régiment, elle serait la bienvenue.
La grande majorité des Libyens souffrent du chaos. Ils veulent le retour d’un minimum d’ordre chez eux. C’est une population musulmane très pieuse, mais nullement hostile à l’Occident. Le moment est venu de lui redonner un Etat digne de ce nom.

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