Quand on prend la route, bordée de soleils, d’herbes hautes, de cases en pisé, menant de Lubumbashi à Kolwezi, quand on s’arrête à Likasi (l’ancienne Jadotville) pour marcher parmi les petites maisons de brique, ombragées de manguiers, des corons construits dans les années quarante par l’Union minière belge et qu’on trouve rien de mieux aménagé dans toute la République démocratique du Congo (RDC), l’on se dit que le plus grand pays francophone d’Afrique n’a guère progressé en cinquante-cinq ans d’indépendance. Et encore la province du Katanga est la mieux gérée du pays ; elle est d’ailleurs redevenue le premier contributeur au budget national. Au Bas Congo, cela fait quarante ans que l’on sait que la construction du barrage d’Inga, sur le cours inférieur du fleuve Zaïre, résoudrait tous les problèmes d’énergie de la RDC. Mais faute d’investissements internationaux, la phase 3, dessinée à l’époque de Mobutu, n’est toujours pas commencée, qui quadruplerait la puissance de l’installation hydroélectrique. Pourquoi les investisseurs ne se ruent-ils pas sur ce pays de cocagne ? Parce qu’ils n’ont pas confiance. Pourquoi n’ont-ils pas confiance ? Parce qu’il n’y a pas d’Etat de droit dans la République démocratique du Congo de Kabila fils, qui accumule les défauts d’une dictature prédatrice. Quand on quitte la RDC pour la Zambie voisine, les réalisations de cette jeune démocratie, adepte de l’alternance, sautent aux yeux. Routes, écoles, dispensaires, complexes touristiques flambant neufs… Appuyée sur le principe crucial de sécurité juridique, la bonne gestion des ressources minières a permis à ce petit pays anglophone d’égaliser la RDC en production de cuivre. La Zambie, où les impôts rentrent et vont directement dans le budget de l’Etat, est considérée comme un pays émergent. Quand le fantasque dictateur Robert Mugabe a chassé du Zimbabwe les fermiers blancs qui y étaient depuis quatre générations, la Zambie a eu la bonne idée de leur offrir des terres, qu’ils ont immédiatement mises en valeur. Aujourd’hui c’est la Zambie qui exporte ses produits agricoles vers le Zimbabwe, et non l’inverse !
Lorsqu’il reçut tous les chefs d’Etat africains à Washington en juillet 2014, le président Barack Obama eut devant eux un mot décisif : « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts ; elle a besoin d’institutions fortes ! » Tout le monde connaît la réussite de la Zambie, mais personne ne connaît le nom de son président. A l’inverse le nom de Mugabe est hélas devenu universellement célèbre.

Certes il y a, en Afrique, des hommes forts qui ont aussi réussi à développer économiquement leur pays. L’exemple le plus criant est le général Paul Kagamé, qui prit le pouvoir au Rwanda en juillet 1994, après avoir mis fin au génocide de ses compatriotes tutsis par des milices hutues fanatisées. En tant que stratège militaire et en tant qu’administrateur, les qualités de Kagamé sont celles d’un Bonaparte. Mais jusqu’où ira ce dictateur tout-puissant, qui fait assassiner ses opposants même à l’étranger, qui bannit le français pour l’anglais car n’étant lui-même qu’anglophone, qui traite le territoire congolais du Nord-Kivu comme sa chasse gardée et qui y fit massacrer des dizaines de milliers de hutus ? A-t-il vraiment réussi la tâche si difficile de réconcilier la minorité tutsie (qui détient les leviers du pouvoir) et la majorité hutue ? A sa mort, qu’adviendra-t-il de son pays ? Même interrogation pour le Congo Brazzaville de Sassou Nguesso, pays loin d’être parfait, mais où règnent au moins la sécurité, la transparence des revenus du pétrole, l’exploitation rationnelle de la forêt.

Le problème du bon monarque absolu réside souvent dans sa succession. Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire qu’en Afrique aujourd’hui la démocratie du suffrage populaire serait la panacée à tous ses maux. L’édification préalable d’un Etat fort est une condition indispensable au bon fonctionnement d’une société démocratique, fondée sur l’Etat de droit. En Asie, lorsque Lee Kwan Yew arriva au pouvoir en 1959, Singapour n’était qu’un vieil entrepôt britannique sur le déclin, où le niveau de vie moyen était inférieur à celui du Nigéria à la même époque. Son règne fut indiscutablement autoritaire. Mais il quitta volontairement le pouvoir en 1990 ; il n’y installa pas son fils ; il laissa à son île un Etat de droit garant de son expansion économique.
En République démocratique du Congo, le président Joseph Kabila cherche tous les artifices pour ne pas respecter sa constitution et prolonger en 2016 son pouvoir au-delà de ses deux mandats échus. Il a tort. Les migrants d’Afrique noire qui prennent aujourd’hui tous les risques pour traverser la Méditerranée ne le font pas que pour fuir la misère. C’est aussi à l’arbitraire de leurs dirigeants qu’ils veulent échapper.

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