Dimanche 15 mars 2015, dans une interview à la chaîne de télévision CBS, John Kerry reconnaissait que le chemin du retour à la paix en Syrie passerait obligatoirement par une étape de discussions avec le régime de Bachar-al-Assad. Le lendemain, à Lausanne, le Secrétaire d’Etat américain s’entretenait pendant plus de cinq heures avec son homologue persan, le ministre des affaires étrangères parfaitement anglophone Javad Zarif, afin de relancer les négociations pour parvenir, d’ici la fin du mois de mars, à un accord international sur le dossier nucléaire de l’Iran. Le pouvoir exécutif américain vient ainsi de signaler au monde entier qu’en diplomatie il convenait de prendre les réalités telles qu’elles sont et non telles qu’on souhaiterait qu’elles fussent. Contrairement à son prédécesseur George W Bush, si perméable aux idées néoconservatrices d’une démocratie exportable par la force, le Président Barack Obama a fait le choix, pour sa diplomatie, d’un retour à la Realpolitik, telle que la pratiquait Richard Nixon, Bill Clinton ou George H Bush – le père du précédent, intellectuellement si différent de lui.

Au Moyen-Orient, quelles sont donc les réalités ? En Syrie, la réalité est que la dictature de Bachar al-Assad, aussi cruelle soit-elle, continue de jouir du soutien d’une partie importante de la population. Sinon la rébellion l’aurait chassé depuis bien longtemps. Le régime est soutenu par toutes les minorités (alaouites, chrétiens, druzes, kurdes, chiites ismaéliens, etc.) mais aussi par la bourgeoisie sunnite acquise aux idéaux laïcs du baasisme. Ces gens-là pensent qu’un renversement brutal du système actuel amènerait au pouvoir à Damas un régime encore pire, à savoir une théocratie sunnite fanatique, ennemie à la fois de la liberté religieuse, des libertés politiques, du droit des femmes. Qui peut affirmer avec certitude que s’il y avait demain des élections présidentielles vraiment libres, ouvertes à tous les Syriens et Syriennes de naissance, Bachar al-Assad n’atteindrait pas les 51% de suffrages exprimés ? Quoi qu’il en soit, Bachar reste un interlocuteur incontournable, ne serait-ce que parce qu’il incarne une communauté alaouite qui fut persécutée par les sunnites pendant des siècles, jusqu’à l’arrivée des Français en 1920, et qui se bat aujourd’hui le dos au mur. Faute d’un accord national solide et de garanties internationales sérieuses, les alaouites ne déposeront jamais leurs armes.

Il est arrivé naguère que la diplomatie française critique l’ingérence – réelle – de l’Iran et du Hezbollah dans la guerre civile syrienne. Mais on ne l’a guère entendue sur le soutien massif apporté aux insurgés islamistes par la Turquie d’Erdogan et par les pétromonarchies du Golfe. La réalité est qu’en Syrie se joue une grande bataille, où l’islam politique sunnite tente de casser l’axe chiite allant de Téhéran à la plaine libanaise de la Bekaa, en passant par Bagdad et par Damas. Sur le dossier syrien, la diplomatie française, qui a réitéré lundi 16 mars 2015 sa position de ne pas vouloir parler avec Bachar, a du mal à regarder la réalité en face. Elle n’arrive pas à reconnaître qu’elle s’est trompée quatre fois : en fermant son ambassade à Damas en mars 2012 ; en légitimant une « Coalition nationale syrienne » dépourvue de tout soutien réel dans le pays ; en livrant à une fantomatique « armée syrienne libre » des armes sophistiquées, aussitôt saisies par les islamistes ; en refusant de poursuivre les assassins de Daech au-delà de la frontière irako-syrienne. Laurent Fabius n’a toujours pas compris qu’une diplomatie donneuse de leçons est l’antithèse d’une diplomatie efficace, surtout quand on n’a aucun moyen d’infliger les « punitions » préconisées.

En Iran, la réalité est que la grande majorité de la population souhaite une réconciliation avec l’Occident, mais pas au prix d’une humiliation nationale. Toute l’intelligence de la diplomatie de John Kerry est de chercher une solution qui supprime à court terme tout risque de prolifération nucléaire militaire au Moyen-Orient, et qui sauve en même temps la face de l’Iran. Le secrétaire d’Etat a la chance que Téhéran a toujours affirmé que sa recherche atomique ne visait que la production d’énergie électrique. On sent que la diplomatie américaine cherche aujourd’hui à aboutir, et à clore une parenthèse absurde de 35 ans d’absence de relation avec la Perse. Barack Obama a compris que l’Etat islamique était devenu l’ennemi principal de l’Amérique au Moyen-Orient. En étant prêt à s’associer avec l’Iran pour éliminer Daech à court terme, et pour rassurer la minorité alaouite syrienne à long terme, le président américain fait de la Realpolitik. Il a bien raison. Que le Quai d’Orsay n’ait pas cherché à l’aider sur cette voie est incompréhensible pour le citoyen français que je suis !

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