Samedi 21 mars 2015, lendemain d’un attentat terroriste monstre contre deux mosquées chiites de Sanaa (135 morts), les Etats-Unis ont évacué du Yémen, sans annonce préalable, les derniers éléments de leurs Forces spéciales qui s’y trouvaient, soit un peu plus d’une centaine d’hommes. Elles étaient stationnées dans ce pays semi-désertique du sud de la péninsule arabique, car la lutte contre les djihadistes, qu’ils fussent affiliés à Al Qaïda ou à l’Etat islamique (Daech), y était affichée comme une priorité par le Département d’Etat et par le Pentagone. Les attaques contre New York et Washington du 11 septembre 2001 avaient été en grande partie préparées depuis une installation clandestine d’Al Qaïda au Yémen. L’attentat du vendredi 20 mars 2015 contre les mosquées zaïdistes de Sanaa a été revendiqué par Daech (le zaïdisme est le chiisme particulier des tribus montagnardes du nord Yémen). L’organisation radicale sunnite du calife Ibrahim est encore plus enragée que d’habitude contre les « apostats » chiites, car ceux-ci ne cessent de progresser au Yémen. Les militants des tribus houtistes, qui se sont emparé de Sanaa et qui poussent leur progression vers Aden sont tous des chiites. Ils sont tout naturellement aidés par la grande puissance régionale chiite, qui est l’Iran. Devant l’effondrement de l’armée régulière du président pro-occidental et pro-saoudien Mansour Hadi, les dirigeants américains n’ont pas voulu faire prendre de risque à leurs soldats. Au mieux, ils auraient pu connaître l’humiliation d’être faits prisonniers par les houtistes, qui les auraient rendus à l’Amérique sans les toucher, mais après force leçons de morale. Au pire, ils auraient eu droit à une décapitation à genoux, filmée par les assassins de l’Etat islamique.

Ce retrait en catastrophe du Yémen incarne le double échec américain au Moyen-Orient, dont personne de raisonnable en Occident ne saurait se réjouir. Depuis le début du XXIème siècle, toute la politique moyen-orientale de Washington reposait sur deux piliers : le « containment » (endiguement) de l’Iran et l’éradication du terrorisme islamique (la fameuse « war on terror » du président Bush). Où en est-on aujourd’hui de ces deux stratégies ? Sur la première, le général Qassem Souleymani, le chef de la brigade Al Qods des Gardiens de la Révolution s’est récemment exprimé, depuis Bagdad, où il conduit les opérations contre Daech. Le plus opérationnel des officiers iraniens s’est félicité de ce que l’influence de son pays était devenue prédominante dans quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa), ce qui n’était absolument pas le cas il y a encore quinze ans.
A Bagdad, c’est l’invasion anglo-américaine du printemps 2003, puis la « démocratisation » forcée du pays, qui installa progressivement au pouvoir, par le jeu des majorités ethniques, des leaders chiites sectaires et inféodés à Téhéran.
A Damas, où la dictature de Bachar al-Assad est attaquée militairement, depuis l’automne 2011, par des rebelles sunnites, armés et financés par la Turquie et les pétromonarchies du Golfe, le principal soutien au clan alaouite (les alaouites forment une dissidence du chiisme) au pouvoir est venu de l’Iran, plus important encore que le soutien venu de la Russie.

A Beyrouth, la montée en puissance des chiites a toujours été le résultat des guerres menées par Israël, l’allié le plus fiable des Etats-Unis au Moyen-Orient : la milice du Hezbollah est créée en 1982 grâce à l’Iran, pour réagir à l’invasion du Liban engagée par le général Ariel Sharon. La guerre punitive de 33 jours menée par Israël contre le Hezbollah à l’été 2006, qui était censée éliminer la milice chiite (qui avait opéré le 12 juillet 2006 une incursion en territoire israélien tuant huit soldats de Tsahal), aura eu l’effet inverse. La bonne tenue au combat des soldats du « Parti de Dieu » contre l’armée la plus puissante du Moyen-Orient va propulser au Liban la popularité du Hezbollah – ou la peur qu’il inspire, ce qui revient au même, en termes stratégiques. Le grand parti chiite détient désormais un droit de veto tacite sur toutes les décisions du gouvernement libanais.

Patent est également l’échec de la guerre néoconservatrice à la « terreur ». Comme Chirac et Villepin l’avaient prédit au tout début de l’année 2003, on assiste à une croissance exponentielle des petits Ben Laden dans le monde arabo-musulman. On en tue un et en voici aussitôt trois nouveaux qui surgissent. Pas mauvaise sur le fond, la stratégie d’Obama du « lead from behind » (pas d’exposition américaine en première ligne) a le défaut d’être arrivée trop tard.
Que faire, alors ? L’avancée des négociations irano-américaines sur le nucléaire représente un espoir. Celui d’un Iran qui cesse d’être pensé comme un dangereux rival de l’Amérique, pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un partenaire dans la stabilisation du Moyen-Orient.

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