Obtenu après un marathon de huit jours et huit nuits de négociations à Lausanne, l’accord du 2 avril 2015 entre l’Iran et les grandes puissances de la « communauté internationale » (représentées par les ministres des affaires étrangères des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, de l’Allemagne et de l’Union européenne) a toutes chances d’être encore enseigné dans trente ans au sein des universités de sciences politiques du monde entier, comme un modèle de succès de la diplomatie multilatérale. Car s’il n’est pas saboté d’ici le 30 juin (date prévue officiellement pour sa signature définitive incluant tous les protocoles techniques) par les extrémistes des deux bords (les faucons du Congrès américain et les conservateurs du Majlis iranien), ce deal sur le dossier atomique iranien mettra fin aux risques de prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Mieux, pour la stabilité de cette région, il pourra faire de l’Iran un partenaire de l’Occident, et non plus un rival ou un ennemi.

Les dispositions de l’accord de Lausanne constituent de très importantes concessions par l’Iran : nombre de ses centrifugeuses divisé par trois et pas de modernisation pendant dix ans; taux d’enrichissement de son uranium limité à 3,75% ; reconfiguration de son réacteur à eau lourde d’Arak de fabrication de plutonium ; acceptation de visites inopinées de tous les sites de la chaîne nucléaire par les inspecteurs de l’AIEA (Agence internationale de l’Energie atomique de Vienne). L’Iran a toujours nié vouloir se doter de l’arme atomique et affirmé que l’ambition de son programme nucléaire était essentiellement énergétique et médicale. Mais si, au mépris de son adhésion au Traité de non prolifération nucléaire de 1968, la Perse prenait soudain la décision de construction d’une bombe atomique, cela lui prendrait au moins un an pour fabriquer la masse critique de matière fissile. Ces douze mois minimum pour parvenir à un « break out » militaire étaient une condition cruciale pour les Occidentaux.

Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont travaillé main dans la main à cet égard. La fermeté française fut elle excessive ? La France s’est-elle montrée plus catholique que le pape (l’Amérique) sur ce dossier nucléaire iranien? Le Quai d’Orsay avait promis qu’il serait ferme, mais aussi pragmatique. A l’évidence, il a tenu parole. On peut le féliciter, même si l’on peut regretter qu’il ait manqué en juin 2007 une médiation entre l’Iran et l’Amérique, qui lui avait été apportée sur un plateau d’argent, après que j’eus publié dans le Figaro une interview d’Ali Larijani appelant à une telle médiation française. En tant que patron du Conseil suprême de défense (responsable du nucléaire, des affaires étrangères et de la défense de la République islamique), Larijani était alors le numéro 3 du régime. Il m’avait invité à passer l’après-midi du 24 mai 2007 avec lui à Téhéran pour discuter, car on lui avait traduit une chronique que j’avais publiée dans Le Figaro le lundi 21 mai 2007, où je préconisais que la nouvelle diplomatie française (incarnée par l’arrivée aux affaires de Sarkozy et Kouchner) prît l’initiative d’une telle médiation. Je pensais que la France était l' »honest broker » idéal entre l’Amérique et l’Iran, et que l’absence de relations diplomatiques entre Washington et Téhéran était un facteur d’instablilité au Moyen-Orient. J’appelais de mes voeux une rencontre Ali Larijani- Condi Rice à Rambouillet. Je pensais que la Secrétaire d’Etat américaine accepterait, car elle venait tout juste d’obtenir du président George W Bush qu’il ne bombarde pas l’Iran, malgré les pressions en ce sens du vice-président Dick Cheney. Je me souvenais qu’au début des années 1970 le Quai d’Orsay avait été capable d’être un « honest broker » efficace entre l’Amérique de Nixon et le Vietnam d’Ho Chi Minh. Au mois de juin 2007, j’avais donc amené Larijani dans le bureau de Kouchner, qui l’avait reçu très chaleureusement, pendant plus de deux heures. Larijani avait ensuite contribué au succès de la Conférence pour l’unité du Liban montée par Kouchner à la Celle Saint-Cloud (14-15 juillet 2007), car le dirigeant iranien avait convaincu le Hezbollah d’y participer. Malgré cette marque de bonne volonté et d’efficacité diplomatique de la part de Larijani sur le dossier libanais, la France ne sut pas prendre la balle au bond, en raison des réticences de la cellule diplomatique de l’Elysée, à l’époque très marquée par l’idéologie néoconservatrice. Dédaigné par Paris à l’été 2007, ce rôle d’honest broker entre l’Amérique et l’Iran fut saisi discrètement par le sultanat d’Oman cinq années plus tard…

Sur le deal de Lausanne du 2 avril 2015, ce n’est hélas pas la France de Sarkozy et de Hollande qui a été diplomatiquement leader. Ce fut l’Amérique, et ce dès le discours du président Obama de mars 2009, à l’occasion du Nouvel an persan.
Est-ce à dire que tous les Iraniens estimeront équitable que les grandes puissances se soient liguées contre leur pays pour lui imposer le plus strict contrôle nucléaire existant actuellement dans le monde ? Non. Mais ils savent que, dans les Relations internationales, l’équité, cela n’existe pas. Ces dernières sont menées par des rapports de force, dont la brutalité est simplement parfois modérée par la Charte des Nations Unies. Bien sûr que les Iraniens se souviennent amèrement que, quand l’Irak de Saddam Hussein les attaqua de manière flagrante en 1980, le Conseil de sécurité de l’Onu refusa tout net de se saisir du problème. A l’époque, posséder la bombe atomique leur aurait été bien utile dans une stratégie de dissuasion. Mais aujourd’hui, les choses ont changé. L’Iran n’est plus en position de faiblesse au Moyen-Orient. La République islamique de l’ayatollah Khamenei a gagné une position d’influence dominante dans quatre pays arabes : l’Irak, le Liban, la Syrie, le Yémen. Son grand adversaire dans le Golfe Persique, à savoir l’Arabie saoudite, s’est montrée incapable d’empêcher la rébellion chiite houthiste de s’emparer du palais présidentiel d’Aden, le jeudi 2 avril 2015 et de compléter ainsi sa conquête du Yémen.
En vérité, quatre facteurs différents expliquent l’infléchissement iranien : les sanctions commerciales internationales ; la baisse du prix du pétrole (rendant l’impact de ces dernières sur l’économie iranienne encore plus dramatique) ; l’élection d’un président pragmatique à Téhéran en 2013 ; le basculement des rapports de force dans le Golfe. Pour les dirigeants iraniens, il était clair que toute continuation de leurs part d’un possible programme atomique militaire allait déclencher une course aux armements nucléaires chez leurs grands rivaux sunnites : Arabie saoudite, Turquie, Egypte. Ils ne voulurent pas de cette égalisation stratégique par le nucléaire. Ils se décidèrent donc à traiter, puis à signer.

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