Ecourtant sa visite officielle en Inde, Barack Obama s’est rendu le mardi 27 janvier 2015 en Arabie saoudite, pour présenter ses condoléances à la cour saoudienne, à la suite du décès du roi Abdallah, mort le vendredi 23 janvier. Le président des Etats-Unis se déplace extrêmement rarement pour des funérailles. S’il se rendit à celles de Nelson Mandela, ce fut en raison de la personnalité tout à fait exceptionnelle de l’ancien président sud-africain. Le voyage d’Obama à Riyad s’explique moins par la personnalité du défunt roi Abdallah que par le lien stratégique unissant le Royaume d’Ibn Séoud aux Etats-Unis d’Amérique depuis le pacte du Quincy. C’est sur ce croiseur de guerre le ramenant de la Conférence de Yalta que, le 14 février 1945, le président Roosevelt signa un traité avec ce roi bédouin. Valable pour soixante ans et renouvelé en 2005 par le président George W Bush, le pacte du Quincy est un échange classique de bons procédés. Première puissance militaire du monde, l’Amérique garantit sa sécurité au Royaume saoudien. Première puissance pétrolière du monde, l’Arabie saoudite garantit à l’Amérique sa sécurité énergétique. Mais dès 1945, les Américains ont fait une concession supplémentaire. Ils se sont engagés à ne pas se mêler des affaires intérieures saoudiennes. Voilà ce qui explique que l’Amérique officielle – qui naguère savait se montrer très dure avec, par exemple, la junte militaire birmane – a tourné les yeux de l’autre côté quand la monarchie saoudienne a fait donner cinquante coups de fouet en public, le 9 janvier 2015, à l’écrivain Raif Badawi, dont le seul crime est d’avoir créé un blog politique libre. Mais le blogueur n’est pas au bout de sa peine. S’il survit aux 950 coups de fouet qu’il lui reste à subir, il sera jeté en prison pour dix ans, où il rejoindra d’ailleurs son avocat qui, lui, a eu la chance d’échapper aux châtiments corporels. Cette conception assez particulière des droits de l’homme est fille du wahhabisme. Mohammed ben Abdelwahhab est, en pire, le Calvin de l’islam sunnite.

A la fin du 18ème siècle, il prôna un islam rigoureux, prenant à la lettre aussi bien les versets du Coran que les hadiths, recueils qui rassemblent les témoignages des premiers compagnons du Prophète. Ce réformateur réactionnaire fit alliance avec la famille des Saoud. Sa version de l’islam rejette évidemment tout « ijtihad », toute tentative d’interprétation libre des textes sacrés. C’est dommage car s’ils ne passent pas par le filtre d’une interprétation – légitime car la société bédouine du désert n’a rien à voir avec la nôtre -, certains versets du Coran ou certains hadiths sont d’une violence inouïe. Il y a en fait deux Corans. Le Coran mecquois est marqué par le mysticisme. Le Coran médinois, qui retrace la vie d’un Mahomet devenu chef de guerre, est un texte beaucoup plus politique. Il y a de tout dans l’islam. Selon les versets et les hadiths, on trouve de la mansuétude et de la paix, ou de la cruauté et de la guerre. Alors que dans l’Evangile, le Christ demande expressément à ses disciples de renoncer à toute violence, certains textes sacrés de l’islam appellent à la violence. On y trouve par exemple l’apologie d’un massacre de Juifs, d’une décapitation en masse de prisonniers, de la torture d’un trésorier d’une tribu juive. S’il était jugé par une cour islamique, le calife Ibrahim, chef de Daech, pourrait, avec l’aide d’un bon avocat, être acquitté. Il existe, dans le corpus de l’islam, des textes pour justifier chacun de ces crimes. Dire que l’Etat islamique n’est ni un Etat, ni islamique, est une affaire d’interprétation.

Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, l’université d’Al Azhar au Caire connut des réformateurs éclairés – comme Mohammed Abduh – qui préconisèrent le retour à l’ijtihad et l’adaptation de l’islam au monde moderne. Le puritanisme wahhabite leur faisait horreur. Mais, à la longue, ce ne sont hélas pas eux qui l’ont emporté.
Grâce à l’argent du pétrole, la dangereuse doctrine wahhabite s’est propagée dès le début des années 1980 à l’ensemble du monde arabo-musulman sunnite. En novembre 1979, la grande mosquée de La Mecque fut prise d’assaut par un groupe de 300 fanatiques, qu’une prétendue « occidentalisation » du Royaume rendait furieux. Il fallut l’intervention de la police française pour reprendre le lieu saint. La monarchie passa alors un accord tacite avec ses fondamentalistes : « libre à vous d’exporter vos idées où vous voulez, en pays musulmans comme en Europe, mais vous ne touchez pas aux institutions du Royaume ».

Naïvement, les Américains fermèrent les yeux sur ce deal explosif. On connaît la suite. Espérons que dans son entretien avec le nouveau roi Salmane, Barack Obama aura su exiger de son protégé saoudien l’exportation d’un nouvel islam, d’un islam qui soit purgé de sa violence.

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