Etait-il bien nécessaire que le président de la République française et son Premier ministre montassent sur leurs grands chevaux pour critiquer le voyage de quatre parlementaires le 25 février 2015 à Damas ? Nos hautes autorités ont notamment reproché à ces membres des groupes d’amitié France-Syrie du Sénat et de l’Assemblée nationale d’avoir rencontré le président syrien Bachar al-Assad, qualifié crescendo de « dictateur », puis de « boucher ». La République doit-elle, en invoquant la morale, renoncer à faire de la diplomatie avec les dictateurs ? L’arène internationale doit-elle être réservée, tel un club britannique, aux gentlemen ayant les bonnes manières ? Faut-il n’y accepter que les nations partageant notre vision des droits de l’homme ? Notre diplomatie doit-elle être, à l’instar de ce que nous proclamons pour notre politique intérieure, soumise à la morale ? C’est une question, à l’heure où, en Occident, l’on a tendance à vouloir propager en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, l’arme du boycott des relations diplomatiques.

Pour une puissance comme la France, le puritanisme dans les relations internationales est une politique marquée de trois péchés capitaux : la mégalomanie, la partialité, l’hypocrisie. La France est mégalomane quand elle se croit encore sous la Convention ou sous l’Empire, qui rêvaient d’exporter ses valeurs révolutionnaires à l’Europe entière. Rêve qui a fini par s’écrouler en Espagne, le 3 mai 1808, dans ces fusillades si bien peintes par Goya. La France moraliste est partiale car elle applique le deux poids, deux mesures, dans ses condamnations. Telle dictature africaine qui l’écoute est beaucoup moins morigénée que telle autre moyen-orientale qui n’en fait qu’à sa tête. Elle est hypocrite car elle poursuit ses relations avec les dictatures selon leur taille (Chine, Russie) ou selon ses intérêts à elle. A-t-on entendu nos moralistes préconiser la rupture des relations diplomatiques avec la Chine pendant la meurtrière Révolution culturelle ? A la conférence de Taëf d’octobre 1989, avec son allié américain, la France n’a pas hésité à donner en proconsulat militaire le Liban à la Syrie, dirigée d’une main de fer par Hafez-el-Assad, le père de Bachar. Car François Mitterrand, qui venait de célébrer en grande pompe le bicentenaire de la Révolution française, pensait alors que c’était l’intérêt de la France d’agir ainsi. Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, n’avait pas émis la moindre critique.

La Syrie, gérée par la famille Assad depuis 1970, est-elle un succès ? A l’évidence, non. A-t-elle, par son absence de liberté politique, suscité sans le vouloir l’émergence chez elle de mouvements islamistes? C’est possible. Mais ce n’était pas une raison pour rompre, en mars 2012, nos relations diplomatiques avec Damas. Ce régime, qui avait sauvegardé la liberté religieuse, ne nous était pas intrinsèquement hostile ; il avait même ouvert un lycée français Charles de Gaulle à Damas ! Il fallait y garder ouverte notre ambassade, comme lieu d’intermédiation possible pour les Syriens, comme source indispensable d’information pour nous. La diplomatie est l’art de parler à ses adversaires, pas à ses amis. En Daech, nous avons un ennemi principal, qui est venu tuer chez nous nos enfants. Il est absurde que nos chasseurs-bombardiers se contentent de le poursuivre sur le sol irakien, et le laissent en paix rentrer sur le territoire syrien qu’il contrôle. Faut-il, si besoin est, se coordonner avec l’état-major syrien pour tuer nos ennemis communs de l’Etat islamique ? C’est l’évidence !

François Hollande a-t-il eu raison de se rendre en Arabie saoudite les 29 et 30 décembre 2013, et d’y enlacer les princes wahhabites ? Inspirés par la morale, aurions-nous dû fermer notre ambassade à Riad, après la condamnation de Raif Badawi à mille coups de fouet, pour le simple crime d’avoir ouvert un blog politique libre ? Nous ne l’avons pas fait, et nous avons eu raison. Le maintien de relations étroites avec ce régime hautement attentatoire aux droits de l’homme nous a permis de concrétiser un accord important en faveur du Liban. Le pays du Cèdre, créé de toutes pièces par la France en 1920, va pouvoir s’équiper d’armes françaises à hauteur de trois milliards de dollars, grâce à un chèque saoudien. Dans cette affaire, l’ « immoralité » apparente de notre diplomatie va en fait aboutir à un résultat fort moral : le renforcement du faible Etat libanais, qui maintient coûte que coûte la seule démocratie réelle dans le Moyen-Orient arabe.
Une diplomatie donneuse de leçons est l’antithèse d’une diplomatie efficace. Contrairement à ce que pensent les néoconservateurs, la diplomatie n’existe pas pour apporter au monde la justice et la démocratie ; elle est faite pour lui conserver la paix.

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