La France est le plus vieil allié des Etats-Unis dans le monde et il n’y a aucune raison pour que cela change. Il y a entre les deux nations une communauté de destin et de valeurs unique dans l’histoire des hommes. Au dix-huitième siècle, la France a porté sur les fonts baptismaux la jeune république américaine. En 1917, les Etats-Unis sont venus avec générosité au secours de la France agressée. Sollicitée en 1936 et en 1940 pour nous aider à combattre le nazisme, l’Amérique refusa. Mais après que les Japonais l’eurent attaquée et qu’Hitler lui eut déclaré la guerre, elle sortit de son isolationnisme, entra dans le conflit sur deux fronts, et libéra notre territoire. La paix venue, elle finança notre reconstruction, nous protégea contre le communisme stalinien, et encouragea la construction européenne, qui reste la plus brillante réussite politique de l’après-guerre.
Pour ce qui concerne les valeurs, les deux nations partagent le même substrat judéo-chrétien corrigé par les Lumières. Elles ne conçoivent pas d’autre gouvernement que du peuple, par le peuple, pour le peuple. Elles se soumettent à la règle de droit. Elles protègent un Etat laïc, qui respecte toutes les croyances. Elles vénèrent les libertés civiles.
Il n’y a rien d’étonnant à ce que la France et l’Amérique, si proches l’une de l’autre par leur histoire et par leurs valeurs, soient de très solides alliés au sein du Pacte atlantique. Si l’une venait à être agressée, l’autre se considérerait sur-le-champ également agressée. Lors de la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962, ou après les attentats islamistes du 11 septembre 2001 à New York et Washington, la France a immédiatement proposé son concours à l’Amérique. Et tous les Français savent que si leur pays était par malheur victime d’une agression extérieure, les Américains se porteraient sans délai à leur secours.
Mais cette bénéfique et nécessaire alliance ne doit pas se transformer en sujétion, en alignement systématique de notre diplomatie sur celle de l’Amérique. C’est ce qu’avait très bien compris de Gaulle, qui exigeait que la France fût toujours traitée en égale par sa plus vieille alliée. Dans la conduite de la politique étrangère de la France, le Général prit un certain nombre d’initiatives qui furent, à l’époque, jugées inamicales à l’égard de l’Amérique. Combien l’a-t-on critiqué pour sa « force de frappe » indépendante (à laquelle Kennedy s’opposera en vain) ; pour sa reconnaissance de la Chine populaire (janvier 1964) ; pour son discours de Phnom Penh (septembre 1966) expliquant que l’Amérique se trouvait dans une impasse au Vietnam ; pour son retrait de la structure militaire de l’Otan ; pour sa remise en question de l’hégémonie du dollar ; pour son discours du « Québec libre » ; pour sa conférence de presse consacrée au conflit israélo-palestinien ! L’Histoire a montré qu’il eut à chaque fois raison. Charles de Gaulle n’était ni antiaméricain, ni proaméricain. Il était respecté par les Américains. C’est d’ailleurs vers de Gaulle que se précipita Richard Nixon pour son premier voyage officiel de président des Etats-Unis. Et c’est Paris qui fut choisi par l’Amérique pour abriter ses négociations avec les communistes vietnamiens. Nixon et Kissinger l’avaient compris avant beaucoup de Français : une France alliée mais non alignée était beaucoup plus utile à l’Occident et au monde en général, qu’une France supplétive silencieuse des Etats-Unis.
Cet esprit d’indépendance se retrouva dans le courageux discours de Dominique de Villepin à l’Onu de février 2003, conjurant l’Amérique de ne pas envahir l’Irak – là aussi, l’histoire lui donna cent fois raison. Mais, depuis, comme si elle avait eu peur d’être allée trop loin, la France rentra dans les rangs de l’alignement systématique sur Washington. Sur l’Iran par exemple, la France fut suiviste au point d’être incapable de monter une médiation avec l’Amérique – rôle historique qui revint au modeste Sultanat d’Oman.
Dans les deux grandes crises diplomatiques de cet été, la France ne joua aucun rôle, en raison de son suivisme. Sur Gaza, la France est obligée de passer par la Suisse pour parler aux islamistes du Hamas ! Sur la crise ukrainienne, la France, qui a une politique russe depuis Sadi Carnot, aurait dû être un « honest broker » (intermédiaire sincère). Cela faillit marcher lors de l’accord de Kiev du 21 février 2014, mais le brillant Fabius, par dandysme, lâcha le morceau trop tôt : s’ensuivirent une guerre civile qui n’est toujours pas terminée et des sanctions qui nous pénalisent autant que la Russie.
Une France alignée n’est d’aucune utilité à la paix en Europe ou au Moyen-Orient. Que sa diplomatie redevienne indépendante, et elle sera bien davantage entendue dans le monde !

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