Récemment, dans le Figaro, le ministre de la Défense de la République française a lancé un appel en faveur d’une intervention militaire de l’Occident en Libye. Cela devrait nous faire réfléchir. Ne sommes-nous pas déjà intervenus dans ce pays il y a trois ans, avec un PS soutenant l’initiative du président Sarkozy, suggérée par l’écrivain Bernard-Henri Lévy ? N’est-il pas consternant de devoir corriger par une seconde opération militaire le chaos qu’a provoqué la première ? Tactiquement rondement menée, la guerre de 2011 contre Kadhafi restera, historiquement, comme la plus grave erreur stratégique commise par la Cinquième République dans sa politique extérieure.
Car Kadhafi, pour peu sympathique et rationnel qu’il fût, n’était plus notre ennemi. En notre faveur, il avait fait deux concessions et nous rendait deux services. Il avait renoncé au terrorisme et indemnisé ses victimes françaises. Il avait renoncé aux armes nucléaires et révélé les dangereux trafics du Pakistanais A.Q. Khan. Il pourchassait résolument les islamistes. Il stoppait les trafics d’êtres humains entre l’Afrique subsaharienne et la Méditerranée.

Avons-nous, nous Français, un ennemi? Oui et il ne se cache pas. C’est celui qui nous a mis des bombes dans le RER à Paris, qui nous a mitraillé nos enfants et nos soldats à Toulouse ; c’est celui qui décapite les journalistes et les humanitaires en Syrie, c’est l’islamisme international. Pour éradiquer cette nouvelle secte des Assassins, tous les moyens doivent être bons. Les Occidentaux ont tort de faire des manières et de dédaigner une coopération – au moins en matière de renseignement – avec les gouvernements syrien et iranien. Sont-ils nos adversaires idéologiquement ? Certes. Bachar al-Assad a constamment refusé de démocratiser son pays – tout en ayant eu le mérite de protéger la liberté religieuse chez lui. La théocratie iranienne a incontestablement échoué, socialement comme économiquement. Mais ni la Syrie, ni l’Iran ne sont nos ennemis. Ils ne veulent ni tuer des Français, ni même nuire à leurs intérêts géopolitiques et économiques. Quand on combat un ennemi qui veut votre mort, il faut savoir s’arranger avec tous ses alliés potentiels, même avec ceux qui sont par ailleurs vos adversaires sur le plan des idées.

C’est quelque chose que la France des années 1930 n’avait pas comprise. Dans Mein Kampf, Hitler avait très clairement déclaré son objectif de briser la France. Lors de la remilitarisation de la Rhénanie (mars 1936), les Français renoncèrent (à tort) à attaquer l’Allemagne nazie, après qu’ils eurent été lâchés par les Anglais (eux-mêmes poussés à l’attentisme par les Américains). La deuxième erreur du gouvernement français fut de ne pas tout faire pour conclure une alliance de revers avec la Russie contre l’Allemagne. Cette alliance nous avait sauvés (de justesse) en 1914 ; elle nous aurait sauvés en 1940. Certes le régime bolchevique était l’adversaire idéologique du radical-socialisme français ; mais Staline, qui avait renoncé à l’internationalisme pour le « communisme dans un seul pays », n’était pas l’ennemi de la France.

En mars 2012, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, a eu le tort de fermer unilatéralement notre ambassade à Damas. Car la diplomatie sert à parler non à ses amis mais à ses adversaires. Nous ne sommes pas d’accord avec une multitude d’aspects de la politique des Chinois ou des Russes mais, grâce à Dieu, nous continuons à leur parler par l’entremise de nos ambassades. Nous ne voyons rien aux flux de djihadistes entre les territoires français et syrien, car, en fermant notre ambassade, nous avons abandonné toute collaboration avec les services de renseignement de Damas.
Les exemples irakien et libyen devraient nous déciller : le « regime change », comme disent les Américains, cela ne marche pas. Déjà, du temps de la colonisation, les changements de régime par la force et la politique de la canonnière n’avaient pas fait preuve de leur efficacité à long terme. Mais aujourd’hui, où l’on a perdu toute expérience humaine des gestions coloniales, l’on ne sait pas faire. L’enfer africain et moyen-oriental est pavé des bonnes intentions occidentales. Les Occidentaux ont milité pendant deux décennies pour la création d’un Sud-Soudan indépendant. Cela a été fait. Il y eut une grande fête de l’indépendance, en juillet 2011. Le nouveau pays a été inondé de subventions. Un an et demi plus tard, il était la proie d’une effroyable guerre civile, qui est devenue, à côté du virus Ebola, la première catastrophe humanitaire du Continent Noir.

A raison, nous associons pleinement l’Arabie saoudite à la lutte contre les barbares de l’Etat islamique. C’est donc que nous lui avons pardonné les innombrables financements de groupes islamistes à laquelle elle s’est livrée jadis. Mais nous devrions aussi étendre ce pardon à la Syrie et à l’Iran, dont les manœuvres hostiles à nos valeurs n’ont jamais atteint le niveau de celles des pétromonarchies sunnites.

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