De tous temps, la diplomatie a été une affaire de constructions à long terme. Qu’il s’agisse de tracer des frontières, de nouer des alliances, d’édifier des unions douanières, de rédiger des règles internationales, de déléguer partiellement sa souveraineté, l’art diplomatique exige du temps. «Il faut qu’on laisse le temps au temps. Personne ne passe du jour au lendemain des semailles aux récoltes, et l’échelle de l’histoire n’est pas celle des gazettes», disait le président Mitterrand. Il le savait mieux que quiconque, lui qui avait, avec son ami Kohl, patiemment achevé la construction de la monnaie commune européenne, œuvre commencée vingt ans auparavant par le tandem Giscard-Schmidt.

La diplomatie demande du temps dans sa préparation, dans ses objectifs (on fait des traités pour trente ans, pas pour une saison), dans son expérimentation. Il y a cinq ans, que n’a-t-on entendu sur la «mort de l’euro»? Maintenant qu’il a traversé avec succès sa crise d’adolescence, l’euro s’est imposé comme une incontournable monnaie de réserve mondiale. Si la justice américaine persiste à vouloir faire prévaloir sur la planète entière les lois votées à Washington, parions que l’euro remplacera bientôt le dollar comme instrument privilégié des transactions commerciales internationales. La monnaie unique européenne est un édifice diplomatique qui, dès le départ, s’est inscrit dans le temps long. C’est une des raisons de sa réussite.

Malheureusement, la vertu de cet exemple ne semble pas s’être imposée à nous. Avec le développement, en Occident, de la démocratie d’opinion – ce régime hybride qui veut que les ministres, dénués d’ambitions à long terme pour leur pays, gouvernent le nez sur le guidon des sondages et les oreilles rebattues par leurs conseillers en com -, la diplomatie du temps long cède progressivement le pas à la diplomatie émotionnelle. C’est une diplomatie du temps court car, par définition, elle ne dure que le temps d’une émotion médiatique.

Au début de l’année 2011, dans un bel unanimisme, les journalistes occidentaux se sont enthousiasmés pour ce qu’ils appelèrent les «printemps arabes». A les entendre, le «Grand Soir» était venu de la libération des peuples arabes. Vexés de n’avoir joué aucun rôle dans les révolutions tunisienne et égyptienne, hypnotisés par leurs écrans de télévision, mais indifférents aux rapports circonspects de leurs diplomates arabisants, les dirigeants français, anglais et américains se sont précipités pour s’ingérer dans les affaires libyennes et renverser un dictateur avec lequel ils entretenaient les meilleurs rapports trois mois auparavant. Le 23 août 2011, quand tomba à Tripoli le régime de Kadhafi, ils se pavanèrent devant les caméras, souhaitant qu’on voie en eux des stratèges de génie. Bizarrement, on ne les entend plus aujourd’hui, où la capitale libyenne est dans un tel état de chaos que les diplomates français, anglais et américains l’ont fuie, comme des rats quittant un navire en perdition. La diplomatie émotionnelle est toujours extrêmement bruyante à sa phase de lancement ; elle se fait souvent très discrète à l’heure du bilan.

La crise ukrainienne aurait pu se limiter au remplacement en douceur d’un président incompétent et corrompu. C’est ce qui avait été obtenu dans l’accord du 21 février 2014, parrainé par l’Allemagne, la France et la Pologne, et signé par les chefs de tous les grands partis politiques ukrainiens. Mais, hélas, la diplomatie de l’émotion est passée par là et l’on se dirige actuellement vers une longue guerre civile dans l’est russophone du pays, et vers une inutile reprise de la guerre froide entre l’Occident et Moscou. La diplomatie occidentale a été émotionnelle car elle a cru, comme le fait l’objectif d’une caméra de télévision, que Maïdan représentait l’ensemble de la population ukrainienne, ce qui n’était pas le cas. Gavée de propagande télévisuelle nationaliste, la Russie est aussi tombée dans la politique émotionnelle la plus grotesque, incapable aujourd’hui de dire la vérité sur le missile ayant abattu le Boeing malaisien, empêtrée dans ses théories du complot, impuissante à faire le ménage chez elle. Comme l’a montré la récente démission du gouvernement Iatseniouk, l’Ukraine est un pays économiquement failli et socialement profondément malade. Seule une discrète mais intense coopération entre Bruxelles et Moscou pourrait le remettre sur pied et lui forger un avenir. En se montrant incapable de construire une grande diplomatie russe après l’avertissement de la crise géorgienne (août 2008), l’Occident a sottement traité le président Poutine sur le registre de l’émotion ; parallèlement, le tsar Vladimir est devenu «accro» à l’émotion de la popularité dans les sondages que lui confèrent ses bras d’honneur répétés à l’Occident. A la fin de ce petit jeu débile, le grand perdant sera la Russie, suivie par l’Union européenne ; l’Amérique et la Chine n’auront plus qu’à s’en frotter les mains.

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